Sa voisine l’a trouvé allongé sur le sol de la cuisine. Du sang coulait de son nez, une seringue usagée reposait sur la table. La fenêtre était ouverte. Les températures glaciales du nord de l’Ukraine ont ralenti la décomposition.
C’était le 7 février, un samedi, lorsque la voisine a découvert le corps à Soumy, une ville proche de la ligne de front. «Intoxication par des substances inconnues», peut-on lire, de manière énigmatique, sur le certificat de décès. Probablement une overdose.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Cet article a été publié initialement dans le «Beobachter», un magazine appartenant à Ringier AG, éditeur de Blick.
Il y a un peu plus d’un mois, Vladyslav Lanish, que son entourage à Zurich appelait toujours Vlady, aurait fêté ses 30 ans. Sa mère venait de préparer un gâteau. Depuis plus de 20 ans, elle vit dans son appartement de Wetzikon (ZH). Aujourd’hui, elle confie au «Beobachter»: «Je ne sais pas comment continuer.» Ses pensées tournent sans cesse autour de ce qui s’est passé lors des derniers jours de son fils en Suisse.
Une expulsion injustifiée?
Elle pensait qu’il était impossible qu’il soit réellement expulsé. La veille encore, le tribunal des mesures de contrainte de Zurich avait qualifié l’expulsion d’«inacceptable». Il risquait d’être envoyé en mission de guerre, donc «de mourir ou d’être gravement blessé». De plus, il n’y avait «aucune preuve» que l’office zurichois des migrations avait vérifié l’existence d’une interdiction de refoulement. Or, une expulsion doit être reportée si la personne est concrètement menacée dans son pays pour sa vie ou son intégrité.
Mais le tribunal des mesures de contrainte ne statue que sur la détention, pas sur l’exécution. Malgré ces réserves, l’office zurichois des migrations a décidé, en accord avec le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), d’expulser Vladyslav Lanish et deux autres Ukrainiens. Plusieurs policiers zurichois les ont escortés via la Pologne jusqu’à la frontière ukrainienne, où un ordre de marche leur a été remis.
Cette décision prise en octobre 2024 a fait sensation à l’international. La Suisse a été le premier et le seul pays d’Europe à renvoyer de force des Ukrainiens – malgré la guerre. L’office et le directeur de la sécurité Mario Fehr se sont justifiés en affirmant que Vladyslav Lanish n’avait pas demandé de report formel. Selon eux, le risque d’enrôlement et d’engagement dans la guerre ne justifiait pas de renoncer à l’expulsion.
Le Tribunal fédéral remet toutefois ce point de vue en question. Dans un arrêt du 9 mars (2C_723/2025), il reproche aux autorités de ne pas avoir respecté leur devoir d’examen. Elles auraient dû vérifier d’office si l’expulsion violait l’interdiction de la torture inscrite dans la Convention européenne des droits de l’homme.
Une santé fragile
Comme l’ont récemment rapporté les journaux CH-Media, l’un des Ukrainiens expulsés avec Vladyslav Lanish affirmait que les autorités ukrainiennes voulaient l’enrôler malgré son inaptitude au service. Refusant de partir à la guerre, il aurait été emprisonné à plusieurs reprises et même torturé. On l’aurait privé d’eau, empêché d’accéder aux toilettes et sa séropositivité n’aurait pas été traitée.
Pour Vladyslav Lanish, l’intervention juridique de la plus haute juridiction arrive trop tard. Sa mère examine toutefois la possibilité d’une action en responsabilité contre l’Etat. La mort de son fils soulève une question centrale: les autorités auraient-elles dû vérifier s’il existait d’autres motifs de s’opposer à son expulsion? L’office connaissait sa dépendance, mais s’est limité à vérifier sa capacité à supporter le voyage – pas à survivre sans aide médicale en zone de guerre. Malgré plusieurs demandes, l’office zurichois des migrations n’a pas répondu aux questions du «Beobachter».
Le désespoir de Vladyslav Lanish était déjà perceptible il y a un peu plus d’un an, lorsque le «Beobachter» lui a rendu visite à Lviv peu après son expulsion. Il racontait comment les policiers de l’aéroport avaient baissé les yeux, mal à l’aise. L’un d’eux lui avait prêté un déodorant parce qu’il sentait mauvais – son corps réclamait de l’héroïne. Peu après son arrivée en Ukraine, il a vécu un sevrage à froid, seul dans une chambre d’hôtel. «Tous les os semblaient brisés, a-t-il décrit. Avec en plus des vomissements et des sueurs froides.»
Vladyslav Lanish n’a jamais voulu mourir. Jusqu’à la fin, il s’est caché pour éviter d’être enrôlé dans l’armée ukrainienne. «Je n’ai connu que des foyers et des prisons, je n’ai pas encore vraiment vécu», confiait-il au «Beobachter». Il était arrivé en Suisse à 11 ans. A presque 20 ans, il a assommé un autre jeune dans le quartier de vie nocturne de Zurich et lui a volé 20 francs. Pour ce vol et d’autres délits mineurs, il a été condamné à 20 mois de prison et à une expulsion de cinq ans. C’était sa condamnation à mort.