Une IA déguisée en «encyclopédie»
Que peut-on attendre de Grokipedia, le Wikipédia d'Elon Musk?

Après avoir pris Wikipédia en grippe à plusieurs reprises, le patron de X vient de lancer sa propre alternative à l'encyclopédie numérique. Sa création, Grokipedia, est basée sur son intelligence artificielle Grok.
La version beta de Grokipedia, l'IA encyclopédique d'Elon Musk, devrait sortir d'ici à la fin du mois d'octobre.
Photo: AP
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Ellen De MeesterJournaliste Blick

L'histoire n'a pas encore réellement démarré, qu'elle rassemble déjà des protagonistes familiers. D'un côté, on retrouve Grok, l'intelligence artificielle d'Elon Musk, largement fustigée pour avoir chanté les louanges d'Adolf Hitler, cet été. De l'autre, il y a Wikipédia, célèbre encyclopédie numérique lancée en 2001 et récompensée par un Webby Award en septembre. Ces deux plateformes se retrouvent désormais dans la même arène, opposées par l'ambition et, sans doute, la rancœur d'Elon Musk. 

Car le patron de xAI s'est fixé une nouvelle mission, annoncée début octobre sur son réseau social: celle de créer «la plus grande et la plus précise des sources de connaissances, pour les humains et l'intelligence artificielle, avec aucune limite dans les possibilités d'utilisation.» En d'autres termes, Elon Musk s'est mis en tête de lancer un nouveau Wikipédia. Et il semble porter une attention particulière à la notion de «vérité». 

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La plateforme Grokipedia.com a été ouverte dans la nuit du 27 au 28 octobre, suite à un bref bug général, avec 885'000 définitions déjà en ligne et un design épuré et sombre. Ainsi que le promet son créateur sur X, la version 1.0 sera «dix fois meilleure que Wikipédia». D'ailleurs, à son avis, «même une version 0.1 serait bien meilleure» que son rival. 

Avant ce lancement retardé plusieurs fois, l'IA Grok a réalisé une grande analyse des sources d'information (dont Wikipédia, bien sûr) disponibles sur le Web. D'après le compte XFreeze, le but était de «les réécrire, d'en ôter les mensonges et d'en corriger les demi-vérités en y ajoutant le contexte manquant, mais crucial». Elon Musk semble donc vouloir se positionner en tant que «justicier de la vérité», bien décidé à balayer les «fake news» et les «biais cachés». 

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La plateforme peut-elle atteindre ses objectifs?

Pour Olivier Glassey, sociologue et spécialiste des usages du numérique à l’UNIL, la prudence est de mise, face aux déclarations d'Elon Musk: «Pour l'heure, rien ne permet d'affirmer que l'IA Grok puisse générer des contenus fiables et exempts d'hallucinations – composant essentiel du projet annoncé, souligne-t-il. A cela s’ajoute une interrogation majeure: compte tenu des positions politiques assumées de son propriétaire, comment ces 'articles encyclopédiques' produits par intelligence artificielle seront-ils modérés et validés? Quelles orientations seront fournies à l'IA et en quoi ce système nous prémunira-t-il contre les biais que le patron de X reproche justement à Wikipédia?»

Pas sûr qu'Elon Musk puisse révolutionner la machine d'un claquement de doigts, en fusionnant les capacités de Grok, dont la fiabilité a souvent fait défaut, et le concept de Wikipédia: «Comme dans de nombreux cas touchant aux IA, on peut envisager qu’au moment du lancement les résultats s’avèrent décevants, voire problématiques par rapport aux ambitions affichées, poursuit notre expert. Il reste difficile de prévoir combien de personnes se laisseront séduire par cette initiative.»

Une dent contre Wikipédia

Or, même si sa plateforme ne remplit pas immédiatement ses objectifs stellaires, elle permettra, une fois de plus, de défier Wikipédia, grande Némésis d'Elon Musk. La colère de l'entrepreneur remonte effectivement à plusieurs années déjà: offensé par la philosophie «appel aux dons» de Wikipédia, et par ce qu'il perçoit comme étant des «biais en faveur du libéralisme», le patron de X a fervemment appelé au boycott de la plateforme, qu'il accuse d'être un «outil de propagande», rappelle «Le Monde». 

Pour Zoe Williams, chroniqueuse chez «The Guardian», Elon Musk est vexé par l'existence même de Wikipédia: «Il a découvert une ressource collective appréciée du public et a eu envie de la détruire. Il s'est ouvertement demandé pourquoi Mr Wales [le cofondateur de Wikipédia, ndlr] a besoin d'argent pour gérer sa plateforme, alors que l'entièreté de son contenu peut tenir sur un téléphone portable. Onze minutes plus tard, il lui proposait un milliard de dollars pour rebaptiser son site Dickipedia.» 

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X comme «source fiable» de Grokipedia?

Difficile, cependant, de savoir d'où vient cet inlassable acharnement: «Les motivations d'Elon Musk sont compliquées à cerner, confirme Olivier Glassey. Outre le fait qu'il juge ses convictions politiques insuffisamment représentées sur Wikipédia, il pourrait également être irrité par l'image que cette plateforme très populaire renvoie de lui, ou par le fait que son réseau social X ne figure pas parmi les sources considérées comme les plus fiables par l'encyclopédie.» 

Pour Olivier Glassey, il s'agit d'une mise en abyme, suggérant que X peut apparaître dans la liste des sources validées par Grok – à condition que celle-ci soit rendue publique: «Wikipédia présente des défauts, mais peut au moins se targuer d’une politique de transparence autour de l’origine et la production des résultats, avec un processus de vérification et un historique des versions, précise le sociologue. Dans le modèle proposé par Elon Musk, c'est tout l’inverse: il exige de se fier à un robot, avec une transparence très limitée. Si l'une des promesses de Grokipedia est celle de la réactivité, elle peut aussi s’avérer être une faiblesse, dans un monde informationnel excessivement rapide: car la vérification et donc la fiabilité prennent évidemment plus de temps.»

Au niveau de la construction des pages, Grokipedia présente une organisation chapitrée, très similaire à celle de Wikipédia. En revanche, la liste de sources et de références est plus maigre et ne contient évidemment que des sites Web, alors que Wikipédia cite également des ouvrages imprimés. Si l'on prend la page consacrée à Taylor Swift, par exemple, artiste qu'Elon Musk a ouvertement critiquée, l'article Grokipedia ne contient que 275 sources, dont une farandole de médias en ligne et le forum Reddit. Du côté de Wikipédia, le nombre de références s'élève à 545, soit près du double, avec un mélange de sites Internet et de littérature classique. Mais cela se vérifie aussi lorsqu'on recherche «Elon Musk», sur les deux plateformes: les sources de Wikipédia restent largement plus nombreuses. 

Un chatbot déguisé en encyclopédie

Face à ce modèle, on peut se demander quelle sera, au fond, la différence entre Grokipedia et les chatbots, de plus en plus utilisés pour poser des questions et faire des recherches. «Grokipédia entretient une confusion entre le chatbot et l’encyclopédie, acquiesce Olivier Glassey. On peut imaginer qu’il s’agira en fait d’un chatbot déguisé en encyclopédie, c’est-à-dire une IA sommée de répondre à la manière de Wikipédia.» On sait en effet que l'IA est particulièrement douée dans les jeux de rôle... mais cela ne signifie pas qu'elle est dispensée d'hallucinations, lorsqu'elle se glisse dans la peau d'une entité fiable. 

Cela dit, Wikipédia doit-elle s'inquiéter de cette concurrence soudaine? Selon notre intervenant, Grokipedia ne représente pas forcément une menace immédiate: «Mais Wikipédia a d’autres soucis à se faire. Depuis des années, l’encyclopédie bénéficiait d’une visibilité accrue dans les résultats de moteurs de recherches comme Google. Aujourd’hui, ce sont souvent les résultats d’une l’IA qui sont mis en valeur. Ce n’est sans doute pas un hasard si Elon Musk lance son initiative alors que notre rapport aux recherches en ligne est en pleine redéfinition. On peut dire, en résumé, qu’il déguise une IA en encyclopédie pour tenter de tirer le meilleur parti de ce moment charnière.» 

Et pour les utilisateurs? L'essentiel sera de rester prudent, en maintenant une distance critique. Voilà une chose, au moins, que l'IA ne pourra pas remplacer.

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