Je ne voulais pas le croire. Je ne pensais pas que Paris, à nouveau, serait submergé par une nuit de casse, de pétards, de mortiers et de violences. Je ne croyais pas que le spectacle désolant du 31 mai 2025, après la première finale de Ligue des champions remportée par le Paris Saint-Germain, se répéterait à l’identique.
Erreur. Il n’a même pas fallu que le match entre le PSG et Arsenal se termine aux tirs au but, ni que Paris remporte sa deuxième Coupe d’Europe, pour que la porte de Saint-Cloud devienne un champ de bataille. Vous ne savez pas où se trouve cette porte parisienne? Pointez sur une carte le Parc des Princes, le stade où joue le PSG et où est affichée, depuis un an, une banderole «Champion d’Europe». Vous y êtes. C’est là que j’ai vu cette partie de Paris sombrer dans la folie.
Les «barbares»
Il faut s’entendre sur les mots. Toute la journée, avant le match, les commerçants de ce quartier de l’ouest parisien, à la limite de Boulogne-Billancourt, m’avaient parlé de leur peur de voir déferler les «barbares». Des casseurs. Des jeunes souvent issus de l’immigration. Des adolescents prêts à tout au nom du sport. J’ai vérifié. Le terme de «barbares» n’est sans doute pas le plus approprié. Mais le fait est que ces jeunes, en grande majorité des garçons, parmi lesquels beaucoup de jeunes Noirs, veulent en découdre avec la police. Ils sont là pour ça. Ils portent sur le dos le maillot des joueurs du PSG.
À fond la caisse
Il est 21h50 et le quartier est sillonné, à fond la caisse, par les brigades motorisées de la police. Les grappes de jeunes se rapprochent des voitures, les secouent, puis passent à autre chose. Deux hélicoptères nous survolent. Je n’ai pas vu de violences physiques. Mais la nuit ne fait que commencer. Tous les commerces ont fermé leurs devantures. Le fond sonore est celui des sirènes de police, des mortiers et des pétards. Des explosions à n’en plus finir. La place de la porte de Saint-Cloud est plongée dans un brouillard lacrymogène. Un grand Noir, torse nu, au physique de bodybuilder, me recommande gentiment, en courant, de ne pas m’aventurer plus loin.
Des lascars hurlants
Je n’écoute pas l’avertissement et j’ai tort. Les yeux piquent. La gorge aussi. Une motarde à scooter est soudain entourée d’une vingtaine de lascars hurlants, drapeau français et algérien à la main. Oui, drapeau français! Et drapeau du PSG. Ce n’est pas la fête du football ni un hommage bruyant à Ousmane Dembélé et à ses équipiers, qui reviendront dimanche vainqueurs de Budapest et défileront au Champ-de-Mars. C’est une vague humaine qui défie l’autorité.
Les brigades antiémeutes lancent des grenades lacrymogènes, puis foncent dans le tas. Déjà plus de 100 interpellation. C’est soudain la panique. Rien de neuf. J’ai vu cela tant de fois à Paris. J’ai vu les «Gilets jaunes» saccager l’Arc de triomphe et renverser des voitures. Mais il y avait au moins, durant cet hiver 2018, des revendications sociales. Ce soir? Rien. Le club possédé par le Qatar est soutenu par des hordes de jeunes qui pensent que la fête passe par le fait de brûler des voitures, de jeter des Vélib’, d’incendier des poubelles.
Gaz lacrymogènes
Ça y est. Les tirs de gaz lacrymogènes ont repris. 22h30. Une centaine de jeunes lascars déboulent devant moi en courant et s’égaillent dans les rues voisines. Les CRS, les policiers antiémeutes, sont visibles aux abords du boulevard périphérique. Ils veulent en interdire l’accès pour éviter ce qui s’était passé en 2025: des jeunes avaient bloqué les voitures sur cette autoroute qui encercle Paris. cette fois, le «périph» n'est pas bloqué, même si des jeunes ont réussit à descendre et slaloment entre les voitures.
Le ciel est constellé de tirs de mortiers. Je pensais qu’ils étaient interdits et qu’il n’était plus possible de s’en procurer. Ah bon? On se croirait dans une fête foraine sans règles. Objectif: occuper le bitume, casser si possible, puis rigoler un bon coup en exhibant son torse nu et ses muscles devant les téléphones portables des curieux. Oui, des curieux! Paris est une fête qui dérape à chaque finale de football. Les Jeux olympiques avaient constitué une exception en raison du déploiement massif de policiers. Cette fois, 8000 d’entre eux ont été mobilisés. Suffisant? La nuit le dira. l'accueil des joueurs, au Champ de mars à partir de 15 heures dimanche, réunira plus de 100 000 personnes...
J’ai passé une partie du début de soirée sur le plateau de la chaîne LCI avec l’ancienne maire du 8e arrondissement. Jeanne d’Hauteserre a été battue aux dernières élections. Elle est de droite. Elle connaît les Champs-Élysées comme sa poche. Elle a vu, cet après-midi, les devantures closes, la transformation de l’avenue en zone piétonne, l’installation de barrages filtrants. Mais rien n’y fait. «On connaît tous ces jeunes. Ils viennent des quartiers de l’est parisien, de banlieue. Ils savent qu’ils ne risquent rien ou presque. A peine de la prison avec sursis et quelques centaines d'euros d'amende qu'ils ne paieront jamais»
L’ancienne élue est furieuse, sans trop le montrer, contre l’émirat du Qatar qui possède le PSG. Son ambassade fait face à l’Arc de triomphe. Elle loue les supporters et le propriétaire du club de Lens, récent vainqueur de la Coupe de France. Son triomphe contre Nice, au début mai, n'a occasionné aucune violence. Le Qatar possède une bonne partie des immeubles de la plus belle avenue du monde. Et voilà le prix que la France et la mairie de Paris doivent payer à chaque fois. Le PSG sera désormais fêté comme le club le plus titré de France. Mais à quel prix pour le pays, pour son image et pour la capitale?
Une honte
«Une honte, une honte», lâche, place Marcel-Pagnol, le patron d’un bistrot fermé à double tour. Luc a préféré rester avec son personnel. Pas pour servir les clients. Pour protéger l’établissement. Je vois, dans un coin, des manches de pioche entreposés. Ils sont là, prêts à servir. Pas besoin pour le moment.
On entend les scooters mettre plein gaz. Deux énormes haut-parleurs crachent de la musique techno. Ce n’est pas une émeute. Ni une révolution. Pas encore une nuit de violences incontrôlables. C’est une nuit de victoire du PSG. Et cela ne donne vraiment pas envie d’aimer ce club, que tous autour de moi jurent admirer.
En s’agrippant à un feu rouge pour mieux le disloquer et en donnant des coups de pied dans l’abribus où j’écrivais ces lignes. Après m’avoir demandé, poliment, de me pousser plus loin…