Colère sociale en France
Les syndicats face à Macron, qui va l'emporter?

Entre 600'000 et un million de manifestants sont descendus dans les rues des grandes villes de France ce jeudi 5 novembre. Les syndicats seront reçus le 9 novembre par le gouvernement. Le duel avec Emmanuel Macron est lancé.
1/5
Les forces de l'ordre ont à nouveau été déployées en masse ce jeudi 5 novembre dans toutes les villes de France.
Photo: imago/ABACAPRESS

En bref

  • La France a connu une mobilisation sociale massive ce jeudi 5 novembre 2026, réunissant syndicats, lycéens, étudiants et «Gilets jaunes». Les manifestations, marquées par des revendications sur le pouvoir d'achat et la dégradation des services publics, ont touché plusieurs villes comme Paris, Rennes et Toulouse.
  • Environ 600'000 manifestants ont été recensés par le ministère de l'Intérieur, avec 244 rassemblements organisés selon la CGT. Des tensions ont éclaté à Paris et Toulouse, avec des affrontements et des interpellations signalés.
  • Le gouvernement, qui avait mobilisé 70'000 forces de l'ordre, a réagi en annonçant une conférence sociale pour le 9 novembre. Cette journée de protestation s'inscrit dans un contexte de préparation des élections présidentielles de 2027.
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Il les a négligé. Ils ont été les grands perdants des deux quinquennats d’Emmanuel Macron. Voici les syndicats français revenus sur le devant de la scène, après des semaines de colère de la jeunesse, en particulier dans les lycées.

Ce jeudi 5 novembre, l’appel à manifester et à faire grève contre la vie chère a été massivement suivi dans la plupart des villes de France. Entre 600'000 et un million de protestataires sont descendus dans la rue. Une nouvelle journée de mobilisation est annoncée pour samedi 7 novembre. Et une «conférence sociale» a finalement été convoquée par le Premier ministre Sébastien Lecornu, lundi 9 novembre.

Syndicats peu représentatifs

Les syndicats, en France, sont peu représentatifs de la population active. Seuls 11% des salariés du pays sont syndiqués, pour l’essentiel dans le secteur public. Environ 70% des entreprises avec moins de 50 salariés ne disposent d’aucune instance représentative du personnel, syndicale ou élue. Reste la force de frappe des grands syndicats, surtout s’ils sont unis pour une plateforme de revendications communes.

Or, à moins de six mois de l’élection présidentielle d’avril-mai 2027, cette unité est au rendez-vous. Avec pour revendications principales des mesures d’urgence pour augmenter le pouvoir d’achat, comme la hausse du salaire minimum. Celui-ci s’élève, en France, à 1477 euros nets pour 35 heures de travail hebdomadaires. Environ deux millions de salariés le perçoivent et seraient concernés par sa réévaluation.

L’affrontement entre les syndicats et Emmanuel Macron, président élu en 2017 sur le rejet des partis politiques traditionnels, restera comme l’une des marques de sa présidence. Le syndicat réformiste CFDT a notamment regretté d’être ignoré par le chef de l’Etat lors de la très houleuse réforme des retraites d’avril 2023 qui a fait passer l’âge légal de départ à 64 ans au lieu de 62, avant d’être abandonnée deux ans plus tard en raison d’un accord entre le gouvernement macroniste de Sébastien Lecornu et le parti socialiste.

Rendez-vous social raté

Plusieurs experts estiment que ce rendez-vous raté entre le locataire de l’Elysée et les «corps intermédiaires» est largement responsable du climat social délétère qui prévaut en France, où le chômage est reparti à la hausse depuis un an, frappant 8% de la population active. «Le pays paie cash, dans la rue, l’exaspération sociale provoquée par des années de mépris envers les syndicats», estime l’essayiste Matthieu Souquière, auteur de «Casser la vague – Et si l’on s’y prenait autrement pour faire reculer l’extrême-droite?» (Ed. L’Aube).

Et d’ajouter, sur le dépérissement du dialogue social dont Emmanuel Macron n’est que le dernier maillon: «Depuis plusieurs décennies, les responsables politiques répondent à des expériences vécues par des programmes, à des sentiments de déclassement par des indicateurs économiques, à des attentes de reconnaissance par des raisonnements techniques.»

Et maintenant? La crise sociale dans laquelle est engluée la France à la veille du scrutin présidentiel a deux caractéristiques qui la rendent encore plus explosive, et qui mettent encore plus sous pression Emmanuel Macron.

Première caractéristique: la colère vient de la base et de la jeunesse, ce qui la rend très éruptive et difficile à canaliser, comme l’ont montré les débordements et les pillages du 17 octobre. Seconde caractéristique: le président de la République est au bout de son second mandat, dans l’impossibilité de se représenter et sans ressources budgétaires à sa disposition pour ramener le calme.

En décembre 2018, le gouvernement alors dirigé par Edouard Philippe (aujourd’hui candidat à l’Elysée) avait en urgence débloqué dix milliards d’euros pour répondre à la colère des «Gilets jaunes». 100 euros supplémentaires par mois avaient été accordés aux travailleurs rémunérés au SMIC. Une prime exceptionnelle de pouvoir d’achat, jusqu’à 1000 euros, avait été débloquée. En ajoutant les mesures d’aide aux automobilistes, pour compenser le prix du carburant, la somme totale des aides avait atteint 17 milliards d’euros.

Le prix du diesel

Or aujourd’hui, un tel dispositif semble impossible, alors que le prix du litre de diesel est passé, en moyenne, de 1,40 euro en 2018 à 2,20 euros en 2026. Motif: les caisses de l’Etat sont vides et l’adoption du projet de budget 2027 est dans l’impasse.

Mercredi 4 novembre, soit pile la veille des manifestations sociales, le volet recettes du projet de loi de finances 2027 a été rejeté à l’unanimité des 458 députés présents! Même les élus centristes, qui soutiennent le gouvernement, ont voté contre. Comment, dans ces conditions, répondre aux demandes des syndicats, soit pour une hausse des rémunérations, soit pour la création d’un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes?

Dans un entretien au «Monde», Philippe Crevel, économiste au Cercle de l’Epargne a résumé l’impasse: «Il n’est pas impossible que le déficit public dérape cette année à 5,5%, voire à 5,6% du PIB, au lieu des 5,4% annoncés (..) Pour ceux qui se retrouveront ensuite aux commandes, ce sera l’enfer.»

Les syndicats, eux, campent sur leur position. «Quand on veut trouver de l’argent, on peut», a répété jeudi soir, à l’issue des manifestations, le secrétaire général de Force Ouvrière, un syndicat important de la fonction publique. L’espoir du gouvernement est bien sûr que les employés du secteur privé restent en marge de ce conflit. Mais ce n’est pas certain. Sans réponse sonnante et trébuchante du gouvernement, la colère sociale française peut devenir encore plus massive.

Publié le 4 novembre, un sondage Ipsos révèle que 50% des personnes interrogées affirment avoir des difficultés à vivre dignement tandis que 95% jugent la société conflictuelle. Un constat inquiétant pour Emmanuel Macron qui doit s’envoler le 14 novembre pour le sommet de la francophonie au Cambodge, suivi d’une visite officielle en Malaisie.

Articles les plus lus