Laurent Nunez l'a promis: les autorités françaises ne lâcheront rien dans la lutte contre le trafic de drogue. Normal. Le ministre français de l'Intérieur incarne l'ordre, et il doit le faire respecter. Mais, après une nouvelle fusillade à Nantes (Loire-Atlantique), jeudi 14 mai, soldée par la mort d'un jeune garçon de 15 ans, le signal d'alarme résonne sans interruption au sommet de l'Etat. D'autant qu'un nouveau procès, ouvert à Marseille ce lundi 18 mai, va relancer la polémique: Félix Bingui, soupçonné d'être le patron du clan Yoda qui gérait plusieurs points de deal dans le grand port méridional, y sera jugé aux cotés de 19 autres anciens membres présumés de son clan.
A un an de l'élection présidentielle de mai 2027, l'impression d'une société submergée par le narcotrafic s'installe donc dangereusement. Pourquoi? Parce que, derrière les statistiques brandies par le gouvernement pour démontrer que le nombre des interpellations augmente, la peur devient incontournable dans les quartiers. A Nantes, interrogés par France Info, les habitants du quartier Port-Boyer ont, ces derniers jours, témoigné d'une dégradation continue de leurs conditions de vie face à la prolifération des points de deal.
La capacité de l'Etat à répondre à cette criminalité liée au trafic de drogue n'est pas à démontrer. La police française a les moyens et elle peut mettre ponctuellement le paquet pour faire «place nette». C'est d'ailleurs ce nom qui avait été choisi voici deux ans, en mars 2024, pour nommer la vaste opération de descentes dans les quartiers. «Place nette XXL» était le nom de code de ces descentes menées par des policiers lourdement armés.
En un mois, de la mi-mars 2024 à la mi-avril, le bilan répressif semblait concluant: 473 opérations «place nette», dont 24 en outre-mer ; 3816 personnes interpellées ; 632 armes saisies ; 3 tonnes de cannabis ; 38kg de cocaïne ; 31kg d'héroïne ; près de 5 millions d'euros interceptés et 51'000 policiers et gendarmes mobilisés.
Le retour des dealers
Et après? Tout démontre que les trafiquants sont revenus, parfois exactement aux mêmes endroits. «Les chiffres de saisies de drogue et d’interpellations relayés sur les réseaux sociaux fournissent l’axe de communication prioritaire du gouvernement, mais ne masquent pas les interrogations sur la réalité des suites judiciaires et l’impact sur le trafic», commentait, dans la foulée, le quotidien «Le Monde».
Deux ans plus tard, la France est assommée. Assommée, oui! Car tout démontre l'enracinement de cette criminalité dont les caïds sont souvent à l'étranger, au Maroc, en Algérie ou au Moyen-Orient. Cette semaine, le ministre de la Justice français est attendu à Alger, preuve du réchauffement des relations entre le pays et son ancienne puissance coloniale. Or, un nom plane sur cette visite: celui de la «DZ Mafia», le gang présenté comme le plus violent et le plus puissant de France. Un gang victorieux de la guerre des rues menée, justement, contre le clan Yoda.
Le procès de la DZ Mafia
A la mi-avril, plusieurs des leaders présumés de la DZ Mafia ont été traduits en justice devant le tribunal d'Aix-en-Provence. Mais, preuve de la difficulté de venir à bout judiciaire de ce fléau, les peines prononcées ont laissé les policiers amers. L'un des meneurs, Gabriel Ory, a été condamné à 25 ans de réclusion pour un double assassinat commis en 2019.
Problème: son acolyte Amine Oualane a bénéficié d'un acquittement. Jugé pour association de malfaiteurs, il n'avait, il est vrai, cessé de clamer son innocence. Est-il un chef de la DZ Mafia ou pas? Le procès s'est achevé dans le brouillard et dans le doute, après une série d'incidents, dont le refus de témoigner d'une policière, sans doute menacée.
Quelles villes sont touchées par le trafic? Toutes. Lors de la publication du bilan des opérations «Place nette», le gouvernement avait désigné Marseille, Paris, Lille, Lyon, Dijon, Clermont-Ferrand, Toulouse, Nantes et Strasbourg comme zones d'intervention prioritaires. Mais d'autres villes sont gravement touchées. En Bretagne, Rennes a vu la criminalité prendre racine. La ville de Nîmes, dans le Sud-Est, est régulièrement ponctuée de fusillades. Et l'approche de la campagne présidentielle ne va pas calmer le débat sur l'omniprésence des trafiquants, au contraire.
La gauche radicale, alliée des dealers?
Récemment, lors des élections municipales des 15 et 22 mars, plusieurs maires élus de la gauche radicale ont été accusés par la droite d'installer l'industrie du deal à la tête de leurs municipalités. Le nouveau maire de Saint-Denis, au nord de Paris, a été accusé d'avoir partie liée avec les responsables des principaux points de deal de sa ville. De quoi semer l'abattement et le découragement au sein des forces de l'ordre, au sein desquelles le doute fait aussi son œuvre. A Marseille, par exemple, de plus en plus d'enquêtes sont confiées aux gendarmes, réputés moins infiltrés par les trafiquants que les policiers.
Comment en sortir? Dans une tribune remarquée publiée à la fin novembre 2025 par «Libération», le journaliste marseillais Philippe Pujol, familier des «quartiers nord» de la ville, a dénoncé l'aveuglement étatique. «Le narcotrafic prolifère sur les vulnérables d'une société détraquée», expliquait-il, faisant un lien entre le délitement social et la prolifération de la drogue.
L'autre question taboue est bien sûr celle de l'immigration. «A Paris, les migrants sont les nouvelles proies des dealers de crack», titrait voici quelques années «Le Parisien», soulignant que les jeunes hommes fraîchement débarqués en France constituent à la fois une clientèle facile et des «petites mains» pour les livraisons ou les règlements de compte.
Des gains énormes
Les gains accumulés par l'économie de la drogue sont énormes. Toutes drogues confondues, la valeur financière des saisies représente près de 2,2 milliards d'euros en 2025, pour 109 tonnes de produits. On parle d'un chiffre d'affaires annuel proche de six milliards d'euros.
Et d'une industrie qui comporte ses cadres, ses dirigeants, ses soutiers. Un meurtre, souvent commandité à un mineur, rapporte à ce dernier entre 10'000 et 15'000 euros. Les revenus des semi-grossistes, qui alimentent un quartier ou une ville, sont estimés entre 500 000 et 800'000 euros par an, soit l’équivalent du salaire d’un PDG de grande entreprise. Le responsable de plusieurs réseaux de revendeurs.
Comment sortir de cette spirale? La question de la légalisation du cannabis, à laquelle Emmanuel Macron s'était dit favorable lors de sa campagne victorieuse de 2016, revient sur le tapis. A la veille de se lancer dans sa première course à l'Elysée, l'actuel président avait défendu «l’efficacité» que la légalisation pourrait avoir sur la consommation de cannabis et les trafics. Il avait ensuite, dans son livre Révolution, plaidé pour la «dépénalisation». Dix ans plus tard, le constat d'échec est illustré, presque chaque semaine, par de nouveaux actes de violence attribués aux trafiquants.