RN contre LFI
Dans Orléans ville morte, j'ai vu le choc des deux France

Le Rassemblement national y tient son congrès, moment décisif avant l'élection présidentielle d'avril-mai 2027. La gauche, emmenée par La France Insoumise, entend lui faire barrage coûte que coûte. Plongée dans le choc des deux France à Orléans, la ville de Jeanne d'Arc.
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Dès la gare d'Orléans, les pancartes anti Marine Le Pen sont sorties.
Photo: Richard Werly

En bref

  • A Orléans, le congrès du RN se tient dans une ville barricadée, aux commerces fermés
  • Plusieurs milliers de manifestants de gauche veulent empêcher une victoire de Marine Le Pen
  • De son côté, le RN accuse la gauche et Macron de créer le chaos.
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

J'ai vu le choc des deux France. Ou, plutôt, ce qui pourrait advenir si l'on se rapproche d'une victoire de Marine Le Pen à la présidence de la République française en avril-mai 2027. J'ai vu comment l'affrontement politique entre la gauche, avec une forte composante de La France insoumise, et le Rassemblement national, qui y tient son XIXe congrès ce week-end, a fait entrer Orléans dans la peur.

Oui, la peur, symbolisée par la fermeture quasi totale des magasins, barricadés derrière leurs palissades de bois. La peur des habitants, étrangement absents des rues du centre-ville verrouillé par des barrages policiers. Sur la rive droite de la Loire, là où se trouvent la cathédrale et la statue de Jeanne d'Arc, qui libéra la ville du joug anglais le 8 mai 1429, des artères éteintes, où les seuls piétons (ou presque) sont les manifestants du front de gauche anti-RN. Sur la rive gauche, dans la lointaine zone industrielle, la foule des militants du Rassemblement national venus entendre les discours, dimanche, de Marine Le Pen et de son dauphin Jordan Bardella. Deux France l'une face à l'autre. Avec, au milieu, le silence gêné des Orléanais.

10 h 30, sur l'esplanade du Souvenir français, devant le théâtre. Ils sont plusieurs milliers à battre déjà le pavé, encadrés par le service d'ordre des syndicats CGT et SUD. Toutes leurs pancartes, tous leurs slogans visent les mêmes cibles : Marine Le Pen et le capitalisme. Pas question, à les entendre, de laisser la candidate du RN poursuivre sa quatrième campagne présidentielle en tête des sondages (38 % des intentions de vote) jusqu'à une possible accession à l'Élysée au soir du second tour, le 2 mai 2027.

Halte aux fascistes

Mariette est infirmière syndiquée à l'hôpital de Tours, l'autre grande ville du Val de Loire. Elle milite pour La France insoumise (LFI, gauche radicale) et pour son candidat Jean-Luc Mélenchon. Sa fille brandit devant nous une pancarte anti-Marine : «On va tout faire pour empêcher qu'elle gagne. On ne veut pas laisser le pays aux fascistes», s'énerve notre interlocutrice. Derrière elle, le cortège s'ébranle, mené par un duo de speakers coiffés chacun d'un béret flanqué du portrait de Che Guevara. Orléans, capitale de l'ultragauche ce samedi ? «Non, poursuit Mariette, juste de la vraie gauche. Celle qui veut nous défendre contre les prédateurs, les milliardaires et les racistes.»

Il faut, ce samedi à Orléans, un sésame particulier pour franchir la Loire qui divise les deux parties de la ville. Les forces de l'ordre ont cadenassé les ponts principaux. Un mur de parois métalliques et de chicanes empêche les véhicules de s'approcher. Avoir une carte de presse et une accréditation pour le congrès du Rassemblement national permet toutefois de franchir l'obstacle. De l'autre côté ? Des quartiers tout aussi déserts. Des magasins tout aussi fermés. Des rues sans vie.

Tout le monde barricadé chez soi

Jean est au volant de sa voiture, en direction de la seule boulangerie ouverte. Il s'excuse de ne pas nous prendre en stop «pour ne pas avoir à s'approcher des lepénistes». Je lui demande s'il a peur, lui aussi. Ce préparateur en pharmacie répond tout de suite «oui». Son épouse a interdit à leurs deux enfants de douze et quatorze ans de sortir, de peur qu'ils soient happés par des groupes de casseurs. Impossible, pourtant, de déceler les moindres pillards à l'horizon. Les policiers ont fouillé les trains. Ils vérifient les sacs de chacun à la gare. Les trottinettes sont mises de côté. Les vélos en libre-service de la mairie d'Orléans ont disparu. Direction le Zénith, où se tient le congrès du RN. Une heure de marche. Jean revient, penaud : «Je veux bien vous conduire, mais je crains pour ma voiture si des gauchistes sont planqués et nous caillassent.» Délire ? Un policier en patrouille ne dément pas. De l'autre côté du fleuve, les protestataires restent pacifiques. Aucune violence matinale. Mais tout le monde redoute les dérapages.

L'autre France attend la gauche de pied ferme. Elle fait sa démonstration de force. Laurent Jacobelli est député du Rassemblement national en Moselle. Il est l'un des visages connus du parti sur les plateaux TV. Il donne déjà, alors que le congrès commence à peine, ses premiers entretiens. Lui a deux cibles : la révolution gauchiste et Macron. «Ce que veulent les manifestants, c'est casser la République, empêcher les Français de s'exprimer, détruire la démocratie qu'ils prétendent défendre. Et le responsable de ce chaos est Emmanuel Macron.» Une correspondante allemande l'interroge sur le terme sinistre que l'on entend de plus en plus : «Guerre civile». Lui dit ne pas y croire. La droite nationale-populiste se veut rassurante : «Les forces de l'ordre peuvent ramener le calme. Le pays est solide s'il est bien gouverné. Il faut du courage et nous en avons à revendre.»

Ni rencontre ni dialogue

Orléans est, ce samedi 24 octobre, la ville de deux pays qui ne veulent pas se voir, pas se rencontrer, pas dialoguer, encore moins vivre et prospérer sous le même toit. L'imposante cathédrale Sainte-Croix domine une cité où tout peut s'enflammer si ces deux foules devaient se croiser et se retrouver face à face. Certains résidents ont même posé des palissades de contreplaqué sur les fenêtres de leurs immeubles d'habitation, dans des rues pourtant éloignées de l'itinéraire de la marche de protestation anti-RN. Le spectacle des casseurs parisiens a semé l'effroi. Au Bistrot, l'un des grands cafés de la place Jeanne-d'Arc, les serveurs ont reçu des consignes. Aucune table en terrasse. Toujours deux d'entre eux à l'extérieur, pour repérer d'éventuels casseurs. Toutes les portes vitrées sont fermées. «On espère que ça va passer. Mais à la première alerte, on ferme tout», prévient la patronne. Dans cette ville morte, la bataille des deux France a déjà tout changé dans les têtes. Mais est-ce tenable d'avoir peur ainsi, à six mois de la présidentielle ?

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