Le leader de mai 68 interroge
Cohn-Bendit: «Où est passé l'argent investi dans les lycées?»

Daniel Cohn-Bendit sait de quoi il parle à propos des révoltes lycéennes et étudiantes. L'ancien leader de mai 68 en France, longtemps député européen, embraye sur les questions des élèves en colère. Comment un tel gâchis scolaire a-t-il été possible?
1/5
Daniel Cohn-Bendit, ancien leader de la révolte de mai 1968, sait ce qu'une colère lycéenne et étudiante peut produire.
Photo: AFP
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Daniel Cohn-Bendit sait ce qu'une colère étudiante et lycéenne peut engendrer en France. L'ancien leader de la révolte étudiante de mai 1968, qui fut longtemps député européen écologiste, est aussi bien placé pour voir ce qui, dans la colère des lycéens français, peut trouver un écho en Europe. Et il est enfin un témoin lucide, après dix ans, du bilan d'Emmanuel Macron, auquel il avait apporté son soutien en 2017, au nom de son engagement européen.

Daniel Cohn-Bendit, ces lycéens français en colère vous inquiètent ou ils vous épatent?

Ils m'inquiètent car leurs questions restent sans réponses, ce qui va immanquablement générer davantage de colère et de fractures. Franchement, prenez le problème de l'entretien des lycées. Ils nous parlent de salles de classe surchauffées lors de la canicule ou de toilettes cassées. Ils se plaignent des emplois du temps, de l'absentéisme des profs, du logiciel Parcoursup pour accéder aux études supérieures.

Ma première réaction est: où sont donc passés les dizaines de milliards d'euros investis par l'Etat dans les lycées? Où est passé l'argent? Moins on répond concrètement aux demandes, plus l'impression s'installe que l'école ne marche pas, que le système est cassé, que personne n'est capable de remédier aux problèmes.

Ces jeunes en colère demandent aussi, sur leurs pancartes, des «garanties pour leur avenir». Leur en donner est possible?

L'époque est comme ça. En France, tout le monde veut des garanties sur tout. Ce qu'il faut, c'est dire la vérité à ces lycéens. Aucun gouvernement ne peut garantir un avenir à sa jeunesse. La vie est une aventure. Ce qu'il est possible de faire, en revanche, c'est de garantir qu'on va lutter contre les injustices sociales et que la réussite n'est pas réservée à une caste.

Les inégalités et la justice sociale sont au cœur de cette révolte. C'est l'un des grands échecs de dix ans de macronisme. Il faut donner des garanties sur la manière de gouverner et sur la défense de l'intérêt général.

Les lycéens ont peur d'être les grands perdants?

Le cas de la France est particulier. L'obsession du baccalauréat et de l'enseignement général pousse toute une classe d'âge contre le mur car il n'y a pas assez d'emplois pour l'intégrer sur le marché du travail. L'Allemagne, comme la Suisse, misent beaucoup plus sur l'apprentissage et la formation professionnelle. Macron a d'ailleurs essayé de s'en inspirer, puis il a lâché prise. C'est très dommage.

Un élève engagé dans une filière professionnelle en France est encore considéré comme un «loser», un perdant, alors que, de l'autre côté du Rhin, il reçoit une bourse de 700 à 800 euros mensuels et qu'il a, ensuite, des perspectives de carrière dans l'entreprise. Quand vous cassez l'ascenseur social, vous brisez l'espoir et vous récoltez la colère.

La France insoumise (LFI, gauche radicale) est accusée d'instrumentaliser le mouvement, les drapeaux palestiniens sont nombreux dans les lycées bloqués. Cela vous inspire quoi?

Regardez les études d'opinion, elles sont très claires: 40% de la jeunesse française vote pour l'insoumis Mélenchon et 30% vote pour le Rassemblement national de Marine Le Pen (droite nationale populiste). Il n'y a pas besoin d'instrumentalisation. Les braises de la révolte sont faciles à enflammer.

Pour les drapeaux palestiniens, je suis nuancé. Oui, beaucoup de lycéens portent des keffiehs. Oui, ils crient «Palestine». Mais là aussi, il faut leur expliquer. La meilleure façon de défendre les Palestiniens est aussi de défendre Israël. Il faut se battre pour que les deux coexistent. Qu'est-ce que veut dire ce drapeau palestinien? Un soutien au Hamas? Je ne le crois pas.

En mai 1968, vous défendiez la cause du Vietnam contre les Etats-Unis. La Palestine, c'est le nouveau Vietnam?

Le Vietnam était un combat beaucoup plus unificateur que la Palestine. Et n'oubliez pas que ce combat avait lieu aux Etats-Unis mêmes! Une partie du peuple américain et de sa jeunesse refusait cette guerre. La différence, énorme, réside aussi dans le fait que nous ne connaissions pas le Vietcong. Nous avions peu d'informations. La figure de Hô Chi Minh était presque consensuelle. Or, on sait tout sur le Hamas: ses crimes horribles, son islamisme radical, son recours au terrorisme.

Vous pensez que cette jeunesse française inspire la jeunesse européenne?

Pas vraiment. Ça bouge un peu en Belgique francophone, mais le cas des lycéens français est spécifique. Je ne vois pas de contagion s'installer en Allemagne ou ailleurs. Leurs questions, en revanche, sont générationnelles. Leurs angoisses sont partagées. Elles posent aux politiques un défi essentiel dans nos démocraties: quelles perspectives d'avenir nous proposez-vous? Je reviens à la justice sociale. Ces jeunes en colère réclament des actes. Les promesses et la réaffirmation des principes ne les intéressent plus. Ils jugent sur pièces.

Articles les plus lus