En bref
- Un mouvement de protestation des lycéens, initialement lié au manque de professeurs à Créteil, s'est étendu à travers la France. Les élèves dénoncent des inégalités, des classes surchargées et des infrastructures dégradées.
- Les revendications dépassent les demandes matérielles pour inclure des préoccupations sur l'avenir, comme la pression de Parcoursup et un sentiment de relégation sociale. Les mots «respect» et «écoute» dominent les manifestations.
- Le 1er octobre, une trentaine de campus universitaires étaient bloqués. Le gouvernement, tout en condamnant les violences, reconnaît les colères et angoisses croissantes de la jeunesse.
Ils se font interpeller bruyamment par les riverains, furieux du grabuge matinal et des poubelles déplacées en rempart sur le trottoir, comme une mini-barricade. Rendez-vous a été pris à 8h, ce vendredi matin, dans le quartier de la Porte Dorée, à l'est de Paris, non loin de la gare de Lyon. Le lycée Paul-Valéry aurait théoriquement dû être ouvert pour accueillir le bon millier d'élèves qui y préparent le baccalauréat. Mais le vent de rébellion souffle. Et la direction a préféré en interdire l'accès.
Résultat: à l'approche de l'établissement, surveillé par trois cars de police, tout commence à déraper aux premières heures de la matinée. A la sortie du tramway qui ceinture Paris, quatre jeunes en survêtement noir et cagoule sont fouillés par des policiers en civil.
Attroupement. Colère des lycéens devant le portail fermé qui interdit l'accès aux classes. Une pancarte jaillit, prête à l'emploi: «Macron dégage, c'est fini. La jeunesse est dans la rue». Une autre est encore plus directe: «Macron, baise avec tes profs, mais baise pas la jeunesse».
L'heure tourne. Ils sont une centaine de lycéens, dont de nombreuses jeunes filles, à se regrouper autour de leur lycée fermé en urgence, comme des milliers d'autres à travers la France. Des tirs de mortiers d'artifice éclatent. Deux autres véhicules des forces de l'ordre arrivent en urgence, en provenance de la place de la Nation où un autre lycée, Hélène-Boucher, affiche portes closes. Paris intra-muros semblait épargné, jusque-là, par les protestations lycéennes. Sauf que la colère a fini par déborder.
«On demande un avenir»
La colère? Pourquoi? Un coup d'œil à l'extérieur du lycée Paul-Valéry, l'un des établissements les plus importants du 12e arrondissement de Paris, permet de constater que tout y a été refait, réhabilité, rénové ces dernières années. Manque de budget et de moyens, comme le clament des élèves que j'interroge, sac au dos et revendications dégainées sur les réseaux sociaux? Diane s'emporte. La jeune fille ajuste sa capuche pour ne pas être photographiée.
Elle vit, avec sa mère, dans un immeuble à loyer modéré proche de l'ex-gare de Reuilly et de la mairie de l'arrondissement. A 16 ans, Diane est remontée. Elle montre à qui veut regarder l'écran de son portable, sur lequel défilent les vidéos des affrontements à Montpellier, Lille, Nantes ou Clermont-Ferrand. Elle se moque au passage des «lycéens bien plus bourgeois» des beaux quartiers de Paris, filmés par la télévision. «Ça vous choque qu'on demande un avenir?» me lâche-t-elle dès ma première question. Puis elle s'énerve: «Il y aura de la casse si on ne nous écoute pas. En France, c'est comme ça. Tout le monde le sait sauf vous...»
Vent de panique gouvernemental
Les protestations lycéennes ont, cette fin de semaine, semé un vent de panique au sein du gouvernement français. Le ministre de l'Education nationale, Edouard Geffray, en poste depuis septembre 2025, connaît pourtant par cœur les sujets scolaires. Il a passé toute sa carrière dans ce ministère, jusqu'à devenir directeur de l'enseignement scolaire. Les 4000 lycées de France étaient son menu quotidien entre 2019 et 2024.
Alors? Un enseignant du lycée Paul-Valéry débarque, visiblement pas au courant de la fermeture. Ce quadragénaire me donne son prénom: François. «Le risque, c'est que tous les lycées de France se mettent à copier les ultras. Si chacun commence à vouloir y aller de sa barricade, le gouvernement ne va pas s'en sortir», pronostique-t-il. Au même moment, le ministre annonce à la TV une rencontre ce vendredi 2 octobre, avec les représentants des syndicats d'élèves. Mardi 6 octobre, une journée nationale d'action lycéenne et étudiante est annoncée. Mot d'ordre? Blocage total des lycées et des universités.
La thèse de l'infiltration
Un bon connaisseur de l'administration française m'envoie, alors que j'arrive devant la cité scolaire Voltaire, place de la République, un message inquiétant: «Vu un préfet hier soir. Très inquiet. Le mouvement dans les lycées est très structuré (et personne ne l'avait vu venir). LFI organise la bordélisation très tôt. Et va monter en puissance... et l'Etat n'est pas prêt... Pas très rassurant, le préfet!» Renseignement pris auprès des lycéens présents, personne de La France insoumise, le parti de gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon, n'a été aperçu aux abords de l'établissement.
Mais d'autres éléments accréditent la thèse d'une infiltration. Un rapport des services de renseignement intérieur, publié par Le Figaro, dénonce la présence de cadres de LFI dans plusieurs lycées de province. Les enseignants français sont aussi souvent sympathisants de gauche (25% en faveur du PS, 14% pour les écologistes et 9% pour LFI aux européennes de juin 2024, selon un sondage publié à l'époque par le Journal du Dimanche). A Paris, le député LFI Aymeric Caron a été filmé en train de haranguer les jeunes. Idem pour le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, ex-communiste et mélenchoniste de choc.
Les toilettes et les classes
Je retourne vers ce qui n'est pas encore une barricade devant le lycée parisien Paul-Valéry. Des poubelles sont jetées à terre. Des tabourets pris dans un kebab voisin servent d'estrade aux meneurs. Les foulards barrent les visages, vu la présence de caméras. Que faut-il changer? Que doit faire le gouvernement? La colère du jour n'est pas ciblée.
Ici, les toilettes fonctionnent, alors que les conditions de vie dégradées sont souvent citées par les jeunes manifestants. Les classes sont nombreuses (de 30 à 35 élèves), comme partout. C'est le reste qui est cité: l'absentéisme chronique des enseignants, l'absence de dialogue, la précarité étudiante et l'exaspération générale suscitée par Parcoursup, le programme informatique d'accès à l'enseignement supérieur. Et puis surgissent les demandes plus larges. Sonia a 17 ans: «Ce gouvernement se fout de nous. On veut avoir un job, une vie, profiter de nos amis. La société nous doit ça!»
Une jeunesse opportuniste
L'angoisse de l'avenir est palpable. L'opportunisme aussi. Aucun de ces lycéens n'a oublié les émeutes de juillet 2023, consécutives à la mort du jeune Nahel à Nanterre, tué par le tir à bout portant d'un policier qui l'appréhendait après un délit routier. La campagne présidentielle en cours est le moment pour tout demander. Le désarroi budgétaire du gouvernement est patent et propice à la déstabilisation politique. L'échappée de l'extrême droite dans les sondages enrage une jeunesse imbibée, en France, des thèses mélenchonistes sur les inégalités croissantes.
Le souvenir de Mai 68 et de la grande révolution étudiante commence à circuler. Boulevard Poniatowski, juste à côté du lycée Paul-Valéry, des passants s'énervent. «Ils sont où, les parents? Ils ne leur expliquent pas que pour réussir, il faut travailler?» Simultanément, le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, annonce qu'il veut faire payer les familles des lycéens responsables de dégâts. Le cordon policier se resserre autour de l'établissement parisien. Quel sera, pour la France endettée jusqu'au cou et encore traumatisée par la crise des «gilets jaunes» de l'hiver 2018-2019, le prix du retour de la paix scolaire?