Nombreux affrontements
Pourquoi la colère des lycéens français doit inquiéter

La multiplication des affrontements violents dans les lycées et les facultés de France laisse planer le risque d'une crise sérieuse. La jeunesse française est-elle au seuil d'un nouveau mai 1968?
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Les affrontements avec les forces de l'ordre se sont multipliés cette fin de semaine dans les lycées français.
Photo: AFP

En bref

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  • Depuis le 28 septembre 2026, un mouvement lycéen national perturbe 410 établissements en France, après avoir débuté le 21 septembre au lycée Saint-Exupéry à Créteil. Les revendications portent sur le manque de moyens, la vétusté des écoles et les inquiétudes liées à Parcoursup.
  • Au 30 septembre, 625 interpellations ont été recensées et 202 blessés signalés, dont 119 élèves et personnels éducatifs. Trois enquêtes de l'IGPN sont ouvertes après des blessures causées par des interventions policières.
  • Le Premier ministre Sébastien Lecornu accuse La France insoumise d’encourager les blocages.
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

Cette phrase est restée célèbre. Quelques mois avant l'explosion des universités françaises en mai 1968, le journaliste Pierre Viansson-Ponté écrivait dans «Le Monde» : «La France s'ennuie». Et si tel était le constat en 2026, alors que les violences qui se propagent dans les lycées et quelques facultés françaises inquiètent le gouvernement, en pleine présentation du projet de budget pour 2027?

Le pays, soumis aux convulsions internationales et aux tensions financières liées à l'explosion de sa dette publique (qui dépasse désormais les 120% du produit intérieur brut, un record depuis les années 50), n'a pourtant pas de quoi s'ennuyer. Mais la jeunesse française n'y voit plus clair. Les récents classements internationaux PISA ont montré la nette détérioration du système éducatif tricolore. Effondrement du niveau en maths, net recul de la lecture (27 % des élèves français de moins de 15 ans n’atteignent pas le niveau minimal en compréhension de l’écrit). Et les perspectives d'avenir sont bouchées par une économie qui stagne autour de 0,5% de croissance anticipée pour 2026.

La jeunesse brûle

Faut-il faire le lien entre ce marasme éducatif et les affrontements entre les lycéens et les forces de l'ordre, qui se multiplient depuis lundi 28 septembre, en particulier dans les grandes métropoles? 1027 établissements ont été affectés sur les 4000 du pays selon l'administration. Les revendications, à chaque fois, y portent largement sur les conditions de vie scolaires: demande d'enseignants supplémentaires (ils sont 485'000 dans le public et le privé) et d'une meilleur remplacement des professeurs absents.

Demande d'infirmières scolaires et d'assistants sociaux, de classes moins chargées et de meilleurs emplois du temps. S'y ajoutent les soucis matériels: locaux vétustes, problèmes de chauffage ou de température, toilettes bouchées ou sales, manque de tables et de chaises, équipements informatiques insuffisants. Et enfin la contestation de Parcoursup, le programme informatique (souvent qualifié de labyrinthe), que les lycéens français, une fois le baccalauréat obtenu, doivent utiliser pour dénicher une place dans l'enseignement supérieur.

Au final? La façade d'un lycée a été incendiée ce 1er octobre à Nantes. Des heurts graves ont été signalés à Tours, Lille, Montpellier, Toulouse, Lyon et, bien sûr, Paris. C'est en région parisienne que le mouvement de protestation lycéen a commencé le 21 septembre, à Créteil, au sud de la capitale. Les élèves du lycée Saint-Exupéry y sont entrés en grève en raison du nombre de postes d'enseignants non pourvus. La propagation du mot d'ordre «Bloque ton lycée» a fait le reste sur les réseaux sociaux. Résultat: 2000 interpellations au total depuis le début de la semaine, 400 établissements fermés vendredi 2 octobre, et un risque de contagion pris très au sérieux par le ministre de l'Education lui-même.

Faut-il s'en inquiéter en pleine campagne présidentielle, dans un pays marqué par la radicalisation, où les deux candidats les mieux placés dans les sondages sont Marine Le Pen pour le Rassemblement national (RN, droite nationale populiste), avec environ 33-35% des intentions de vote au premier tour le 18 avril 2027, et Jean-Luc Mélenchon de La France insoumise (LFI, gauche radicale), avec 16-18 % des suffrages? Une France en colère? La réponse est oui. Selon une étude de l'institut Ipsos sur les «fractures françaises», 50 % des moins de 35 ans s'identifient à la «France en colère».

Autre inquiétante réalité: la posture très offensive adoptée par le parti LFI, largement soupçonné d'attiser et d'instrumentaliser la colère des jeunes. Selon une enquête CSA pour le JDD et Europe 1, deux médias classés à droite, 55% des personnes interrogées voient la main de LFI dans ces protestations. Un rapport des services de renseignement intérieur, dévoilé par «Le Figaro» accréditerait cette thèse.

Cette accusation politique est donc en partie fondée. Le maire LFI de Saint-Denis (nord de Paris), Bally Bagayoko, a ainsi parlé de «violence légitime» avant d'être acclamé par les lycéens de sa ville, qui ont décidé de protester massivement ce jeudi 1er octobre. Dans la capitale, le très médiatique député LFI Aymeric Caron a aussi harangué les lycéens en colère.

Reste que le malaise est bien plus large. Selon une étude internationale menée par l'institut Ipsos, la France se classe dernière parmi 31 pays concernant la confiance dans l'avenir de sa jeunesse. Une seconde enquête pour France Télévisions révèle que 86% des Français se disent pessimistes pour l'avenir des enfants et des générations futures et que 9 adultes sur 10 affirment comprendre que l'on puisse hésiter à avoir des enfants aujourd'hui.

Etude accablante

Plus préoccupant encore: le gouvernement a lui-même commandité une étude dont les résultats sont accablants. Menée auprès de 5000 jeunes de 15 à 29 ans par l'institut Elabe, celle-ci conclut, noir sur blanc, à une forme de «non-assistance à jeunesse en danger» face à la détresse exprimée.

Plus d'un jeune français sur deux interrogé par Elabe estime que le travail de demain sera plus difficile, moins protecteur et moins bien rémunéré. L'avenir, en somme, apparaît bouché dans un pays où le chômage repart à la hausse. Il approche les 8% en 2025, avec un chiffre qui fait encore plus mal: parmi les demandeurs d'emploi, 21,5 % des 25-34 ans étaient sans travail au quatrième trimestre 2025.

Le sujet qui peut contaminer les lycées et les campus pourrait être, comme souvent en France et comme on l'avait vu lors du mouvement des «gilets jaunes» de l'hiver 2018-2019, celui de la gestion de ces protestations par la police. Face à la recrudescence des feux de poubelles, des tirs de mortiers d'artifice et des confrontations, mais aussi à des embuscades et à des jets de projectiles, les policiers réagissent violemment et les très controversés lanceurs de balles de défense (LBD) ont de nouveau été utilisés.

Sur les 410 lycées les plus touchés - soit plus de 11% des établissements français - plusieurs étaient des constructions récentes ou avaient fait l'objet de rénovations financés par les régions, en charge en France de ce secteur scolaire. 45 sont complètement bloqués et 46 ont fait l'objet de tentatives de blocage. 120 élèves et personnels de l'Education nationale, ainsi que 83 policiers ou gendarmes, auraient été blessés.

Un changement inarrêtable

Le sociologue Alain Touraine avait ainsi expliqué la révolte lycéenne et étudiante de mai 1968: «La jeunesse ne se révolte pas seulement parce que l'université fonctionne mal ou parce que les étudiants craignent pour leur avenir professionnel, expliquait-il. Ils se révoltent parce que quelque chose de plus profond est en train de changer». Soixante ans plus tard, l'intelligence artificielle menace de tout remplacer. Aux Etats-Unis, la révolte anti-IA est en train de sonner. Tous les éléments sont peut-être en place pour une éruption inquiétante au sein de la jeunesse française.

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