C'est le procès d'une tragédie humaine qui pourrait faire rapidement une victime politique. Ouvert mardi 8 septembre au tribunal correctionnel de Paris, le procès de quatorze passeurs accusés d'avoir laissé mourir en mer 31 migrants, dans la Manche le 24 novembre 2021, va sans doute donner des maux de tête au jeune leader du Rassemblement national (RN, droite nationale-populiste), Jordan Bardella.
Hostile aux flux migratoires et partisan du renvoi des migrants dans leurs pays d'origine ou de départ, ce dernier a en effet imprudemment signé à Birmingham, le 5 septembre, un projet de protocole d'accord avec le parti de Nigel Farage sur le retour en France des migrants rejetés par le Royaume-Uni. En clair, si le RN parvenait au pouvoir à Paris, tous les migrants qui quitteraient les côtes nordistes françaises pourraient être renvoyés en mer. La garantie de futures tragédies, comme celles que la justice va décortiquer jusqu'au 30 septembre.
Marchandage humain
Près de cinq ans après les faits, c'est une véritable autopsie de ce marchandage humain que le procès va pratiquer. Avec, sur le banc des accusés, quatorze hommes considérés comme membres de la «mafia des passeurs» qui sévit depuis des années entre Dunkerque et les côtes normandes, expédiant des dizaines de migrants sur des bateaux gonflables incapables de résister aux premières turbulences en mer. La plupart des prévenus nient appartenir à un réseau ou contestent leur responsabilité.
Des passeurs afghans et kurdes
Deux sont en fuite et sont jugés par défaut. Ils sont majoritairement afghans. L'existence de filières très organisées est en revanche établie. La première est afghane, avec des ramifications en Italie où les migrants étaient récupérés. La seconde est une filière irako-kurde. Ces filières, toujours actives aujourd'hui, fournissent les canots, le convoyage sur place, les gilets de sauvetage (moins nombreux que les passagers) et les itinéraires pour accéder aux plages d'embarquement, afin de déjouer la surveillance de la gendarmerie.
Comment meurt-on en 2026 dans la Manche? Exactement comme en 2021, car rien n'a vraiment changé depuis. Première étape vers ce très risqué voyage maritime: le paiement d'un passage, entre 1500 et 3000 euros par personne. Les prix, négociés avec les passeurs, sont à la tête du client. Moins cher pour les enfants qui ne prennent pas de place. Moins cher pour les femmes souvent violées ou violentées. Plus cher pour les hommes identifiés comme «disposant de ressources» grâce au soutien de leurs familles restées au Pakistan, au Bangladesh, en Afghanistan, en Turquie, en Somalie ou au Vietnam, les pays de départ.
Le règne du cash
Tout se paie en cash. Il arrive aussi que les familles restées au pays soient rançonnées: par exemple en envoyant des photos de leurs proches en captivité, ou des gendarmes en train d'effectuer les contrôles. La peur et l'espoir d'une vie meilleure comme cash-machine: c'est cela que les juges vont disséquer sur la base des conversations interceptées par les forces de l'ordre...
Les chiffres disent l'importance de ce rendez-vous judiciaire. En 2025, 41'472 migrants ont réussi à traverser la Manche à bord de petites embarcations pour rejoindre le Royaume-Uni. Plus de quarante mille, soit l'un des chiffres les plus élevés depuis le début des comptages.
Comment embarquent-ils? En se jetant la plupart du temps dans des «small boats» mis à l’eau la veille. Des embarcations gonflables de piètre qualité, non homologuées, surchargées et inaptes à la navigation en pleine mer. Le dossier du procès prouve que les valves des bateaux utilisés en 2021 étaient défectueuses. Le pneumatique avait commencé à se dégonfler et à prendre l’eau dès le départ et les premières vagues.
Audiences insoutenables
Les audiences les plus insoutenables, d'ici à la fin du procès le 30 septembre, seront sans doute celles consacrées aux images les plus insoutenables prises par la marine française sur les lieux du naufrage: deux adolescents et une fillette âgée de seulement 7 ans se trouvaient à bord.
La preuve est établie, en plus, que plusieurs appels au secours ont eu lieu. Une dizaine d’appels de détresse avaient été adressés aux secours français et britanniques. En vain. Ainsi meurent les migrants dans le détroit du Pas-de-Calais, l'une des routes maritimes les plus fréquentées au monde, empruntée chaque jour par 400 à 800 navires.