Détroit de Bab el-Mandeb fermé
Ces insurgés chiites tiennent le commerce mondial en otage

S'ils se rendent complètement maitres du détroit de Bab el-Mandeb, les miliciens Houthis du Yémen peuvent bloquer le commerce mondial et l'accès au canal de Suez. Un casse-tête de plus pour Donald Trump et pour nous, Européens.
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Les Houthis ont conquis plusieurs îles stratégiques qui bloquent l'accès au détroit de Bab el-Mandeb.
Photo: AP Photo/STR
Richard Werly
Richard WerlyJournaliste Blick

En arabe, Bab el-Mandeb signifie «La porte des larmes» ou «La porte des lamentations». Au choix. Or, 25 ans après les attentats islamistes du 11 septembre 2001 à New York, Donald Trump devrait bien réfléchir à ces deux noms et à ce qu’ils supposent. Le détroit de Bab el-Mandeb, situé entre l’océan Indien et le canal de Suez, accès obligatoire à la mer Rouge, est une artère névralgique du commerce mondial. S’il est bloqué, toute la mondialisation déraille. Un risque impossible à écarter aujourd’hui, après la prise de plusieurs îles stratégiques par les miliciens houthis, ces Yéménites de confession chiite, alignés sur l’Iran et longtemps armés par les «gardiens de la révolution» iraniens.

Ces larmes, pour l’heure, sont surtout versées par les Saoudiens voisins. La monarchie dirigée d’une main de fer par le prince héritier Mohammed ben Salmane exporte une grande partie de son pétrole par le port de Yanbu, sur la mer Rouge, alimenté en hydrocarbures par un pipeline stratégique qui traverse le royaume d’est en ouest. Problème: les Houthis sont en train d’infliger une nouvelle gifle à l’armée saoudienne (72 milliards de dollars de budget annuel, soit plus que la France), pourtant suréquipée.

Débâcle saoudienne

Les forces gouvernementales yéménites, soutenues par Riyad, connaissent en effet une débâcle. Les images montrant leurs troupes en train d’abandonner des véhicules flambant neufs face à l’avancée des Houthis parlent encore plus que les chiffres. Les insurgés chiites ont avancé de 80 kilomètres en quelques jours en direction de la mer Rouge. Au point que MBS – comme on surnomme ce prince crédité pour ses réformes sociétales – a appelé plusieurs fois Donald Trump à la rescousse. Sans résultats jusque-là.

L’offensive des Houthis fait évidemment le jeu de Téhéran. La République islamique d’Iran, sous surveillance de l’armada aéronavale américaine déployée dans le Golfe et étranglée par les sanctions économiques des Etats-Unis, a besoin de desserrer l’étreinte. Son président, Massoud Pezeshkian, vient de le faire, sur le plan diplomatique, en participant au sommet des BRICS (les grands pays émergents, représentants du Sud global) en Inde.

Mais les «gardiens de la révolution», installés au pouvoir, espèrent profiter d’une trêve des frappes aériennes durant la campagne électorale américaine pour les élections de mi-mandat, le 3 novembre. Une campagne qui oblige Donald Trump à se retenir de bombarder, pour ne pas apparaître comme un «faiseur de guerres» et pour éviter d’éventuelles pertes humaines. La prise de contrôle des îles par leurs alliés houthis tombe donc pile, même s’il n’est pas avéré que ces mouvements militaires ont été coordonnés avec l’Iran.

La seconde gifle

L’autre gifle que les Houthis, qui contrôlent désormais les deux tiers du territoire du Yémen, sont en train d’infliger à Donald Trump est symbolique. Le président des États-Unis jure depuis des jours que le détroit d’Ormuz est ouvert, et il a même proposé que ce passage maritime entre l’Iran et les pays du golfe Persique soit rebaptisé «détroit Trump». Or, si Bab el-Mandeb se referme, le chaos maritime sera total dans la région.

Avec un détroit d’Ormuz plus risqué que jamais et un détroit de Bab el-Mandeb sous la menace des Houthis, tous les prix des marchandises mondialisées vont partir à la hausse. Les assurances des armateurs vont flamber. Les exportations d’hydrocarbures en provenance du Moyen-Orient vont plonger. Les engrais vont se raréfier. La route maritime africaine, via le cap de Bonne-Espérance, va devenir plus fréquentée et plus coûteuse. L’addition promet d’être salée. Et ce, à la veille d’un hiver durant lequel les Européens, en manque de pétrole et de gaz, vont se trouver prisonniers de cet étranglement géopolitique.

Une opération européenne inefficace

Une mission de sécurisation navale du détroit de Bab el-Mandeb existe pourtant. Elle est menée depuis 2024 par l’Union européenne. Son nom, Aspides, veut dire «bouclier» en grec. Elle a été conçue pour protéger les navires commerciaux des pirates de la mer Rouge et des côtes de Somalie. Un engagement militaire de ces navires européens contre les Houthis n’est dès lors pas à exclure. Sauf que les miliciens chiites se retrouvent en position de force. S’ils prennent position sur les îles conquises, ils pourront facilement menacer à l’avenir des navires depuis les côtes, avec leurs canons et leurs drones.

Pour mémoire, 12% du commerce mondial emprunte normalement ce passage, large d’à peine une trentaine de kilomètres dans sa partie la plus étroite. Près d’un quart du trafic mondial de conteneurs y passe en temps normal. Une cible parfaite, avec impact maximal garanti. Pour l’heure, les Houthis ont annoncé leur intention de bloquer seulement les navires de leur ennemi saoudien. Donald Trump a même affirmé, dès son arrivée ce samedi 12 septembre en Irlande, que son administration avait reçu des assurances des insurgés. Sans donner plus de précisions.

L’Arabie saoudite le dos au mur

Les Houthis n’ont pas annoncé la fermeture totale du détroit. Leur porte-parole militaire, Yahya Saree, assure au contraire que «la navigation maritime est sûre pour toutes les compagnies, à l’exception des navires saoudiens». Traduisez: l’Arabie saoudite se retrouve le dos au mur. D’autant que son allié américain a plusieurs raisons de retarder son assistance. D’abord, pour les raisons électorales liées au scrutin des «midterms» le 3 novembre. Ensuite, parce que Donald Trump espère toujours forcer la main du prince Mohammed ben Salmane pour qu’il signe les accords d’Abraham avec Israël, comme l’ont fait les Emirats arabes unis. Savoir le régime saoudien en difficulté ne rend pas nécessairement triste le président des Etats-Unis, toujours à la recherche du meilleur «deal» pour son pays.

Or, même s’il est risqué et coûteux pour l’économie mondiale, le «deal» de Bab el-Mandeb aux mains des Houthis peut, paradoxalement, plaire à Trump. Un prix du pétrole en hausse, bon pour les exportations d’hydrocarbures américains vers l’Europe. Une Chine affaiblie par les dérèglements du commerce maritime. Un allié saoudien contraint de quémander l’aide militaire de Washington. A défaut de vaincre en Iran et de renverser le régime des mollahs, les Etats-Unis peuvent au moins espérer une «pax americana» sur les mers au Moyen-Orient.

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