Les députés vaudois ont-ils un problème avec l'alcool? La buvette du Parlement est-elle le véritable lieu où les choses importantes se discutent? Si certains ont le coude facile, d'autres sont plus réticents et d'avis que l'alcool n'a pas sa place dans l'hémicycle. C'est en ce sens qu'une motion sera déposée ce mardi au Grand Conseil vaudois, a révélé dimanche soir la RTS dans l'émission «Mise au Point».
C'est le député vert Oleg Gafner qui jette un pavé dans la mare avec cette proposition choc et inédite. «Aucun parlement, au niveau cantonal ou fédéral, n'a jusqu'ici réglementé formellement la consommation d'alcool de ses membres», rappelle la RTS dans son émission.
Alors, des abus ont-ils été constatés au Parlement vaudois? «Oui et non», répond Oleg Gafner, à l'origine de cette motion. «J'ai remarqué que certains députés buvaient le matin, ce qui, dans le fond, ne me regarde pas, mais aussi pendant les débats parlementaires», explique-t-il. Ce qui l'a surtout poussé à proposer ce texte, c'est le souvenir d'un après-midi où il discutait avec un collègue. Un autre élu les a rejoints, semblant intéressé par la conversation. Mais au bout de quelques minutes, Oleg Gafner s'est rendu compte que ce dernier, «visiblement très alcoolisé», ne comprenait pas le sujet abordé. Cet événement a été un déclic.
Toutefois, il raconte que certains de ses collègues, y compris au sein des Verts, l’ont incité à réfléchir et à envisager des moyens moins directs qu'une motion. «Certains ont essayé de me convaincre qu'il valait mieux laisser ce sujet de côté, par gain de paix. Tout le monde serait content de ne pas avoir ce débat», confie-t-il. Un musellement qui a duré un an et qui l'a finalement poussé à se mobiliser sur ce sujet «bien ancré dans l'histoire de l'institution».
«Thématiser» la question
En discutant avec son entourage, il a par ailleurs remarqué que la question faisait «énormément» réagir et que «les gens ne s'en accommodaient peut-être pas autant que je m'en suis accommodé. C'est ce qui me pousse encore aujourd'hui à thématiser la question», précise-t-il.
Concrètement, que dit cette motion? Quels sont ses objectifs? Va-t-on faire souffler les élus avant d'entrer dans l'hémicycle? «C'est une règle d'ordre que je propose, pas d'éthylotest, ni d'interdiction de voter en cas d'ébriété», précise-t-il. Voilà ce qu’on peut lire dans son texte: «Il ne nous semble en effet pas choquant d'attendre des élues et des élus le même degré d'attention au Parlement pour voter des crédits de plusieurs millions de francs et un budget de plusieurs milliards que pour circuler sur des routes cantonales.» Son objectif est avant tout de questionner «des comportements que beaucoup qualifient de normaux». Si le Parlement venait à voter sa motion, «ce serait un signe assez fort, parce que cela voudrait dire qu'on reconnaît le fait qu'il y a un problème».
Oleg Gafner a 24 ans. Il est conscient de la dimension générationnelle du débat: la génération Z, la sienne, consomme moins d'alcool que les précédentes. Les députés ayant déjà signé la motion sont d’ailleurs «jeunes pour la vie parlementaire vaudoise». Le député de gauche cite notamment Romain Pilloud ou encore Mathilde Marendaz.
Quid des autres parlements romands?
Pour Emile Blant, devenu fin mai, à 25 ans, le deuxième plus jeune président de l'histoire du Grand Conseil neuchâtelois, l'hypothèse générationnelle est tout à fait plausible. «J'analyse la situation et je suis d'accord avec ce constat, explique le député des Vert-e-s. Pour les plus jeunes élus, les réseaux sociaux permettent d'observer et de discuter les positions des autres, tandis que pour d'autres générations, la buvette reste un lieu d'échange privilégié.»
Mais il admet toutefois que «la buvette permet une certaine franchise, une transparence et une amitié que l'on ne retrouve peut-être pas dans l'hémicycle». Il précise néanmoins que ces échanges à la buvette ne devraient pas être synonymes de consommation alcoolisée. Alcool qui, par ailleurs, n'est plus servi dans la buvette du Parlement neuchâtelois.
«Il y a moins de vignerons en politique ici qu'en terre vaudoise»
Du côté du Grand Conseil fribourgeois, son président Vert Bruno Marmier pose d'emblée un constat, non sans une pointe d'ironie: «Il y a moins de vignerons en politique ici qu'en terre vaudoise.» Il affirme n'avoir jamais observé d'abus sur cette question. «La dignité des débats demeure», assure-t-il. Il ajoute: «Récemment, une motion qui visait à limiter la consommation des chasseurs a été refusée. Donc, je ne suis pas certain que cela passerait pour les députés.»
A Genève, terre vigneronne s'il en est, Ana Roch, présidente du Grand Conseil et députée du Mouvement citoyen genevois (MCG), estime elle aussi que les élus devraient faire preuve de modération. «L'alcool fait partie d'une certaine tradition, reconnaît-elle. La politique suisse repose sur la négociation et le compromis, qui se nouent aussi autour d'un verre. Mais pas de quatre ou cinq.»
La question se pose même au pays du vin
Chez nos voisins français, la question a également suscité le débat. Début novembre 2025, un rapport parlementaire de 49 pages préconisait l'arrêt de la vente d'alcool à l'Assemblée nationale.
Avec une approche différente de celle adoptée dans le canton de Vaud, la question centrale portait sur l'exemplarité: peut-on demander aux Français de se serrer la ceinture si, dans le même temps, leurs élus font passer des verres de vin dans leurs notes de mandat? C'était, en substance, la question posée par l'élu écologiste Emmanuel Duplessy, auteur du rapport. Les réactions avaient été vives au pays du vin. Sur X, un député du Rassemblement national s'était ainsi insurgé: «Nous continuerons à défendre notre viticulture [contre] ces mesures d'inspiration islamiste!»
Ça picole plus à droite ou à gauche?
En pays vaudois, il y a fort à parier que de tels propos ne seront sans doute pas prononcés, mais le débat risque d'être vif dans les prochaines semaines. Et dès mardi, les réactions seront au rendez-vous, affirme Oleg Gafner, qui explique: «Je pense que mardi, ça ne va pas être une journée très sympa, j'en suis bien conscient.»
Mais finalement, est-ce que ça picole plus à droite qu'à gauche? «Joker», répond en souriant la responsable de la buvette du Parlement vaudois au micro de la RTS. Oleg Gafner s'ose à une réponse: «Sur la base de ce que j'ai vu, oui, ça boit plutôt à droite.»
Mais la question pourrait bien dépasser le simple clivage gauche-droite. «Je ne peux pas exclure que demain je découvre que des collègues de gauche ne signent pas parce qu'ils sont eux-mêmes viticulteurs ou que le simple fait de co-signer le texte signifierait être étiqueté», souligne en guise de conclusion le député vert.