«40 kg», «skinny», «jeune fille maigre»: ce sont ces mots qui servent de noms de code pour désigner les jeunes filles mineures sur le site de prostitution Sexemodel. Le site est l’une des principales plateformes d’annonces d’escortes et de prostituées. Il propose plusieurs centaines de pages consacrées à des adolescentes. En France, la plateforme a été épinglée à de nombreuses reprises et soupçonnée de faciliter l’exploitation sexuelle de mineures. Début septembre, le parquet de Paris a ouvert une enquête sur Sexemodel, révélait France Inter. Le site, récemment rebaptisé Meslibertines.com, est hébergé en Suisse, à Zurich.
La procureure de Paris, Laure Beccuau, qui avait fait fermer le site Coco, au cœur de l'affaire Gisèle Pelicot, veut faire de même avec Sexemodel. Mais voilà que, selon elle, la Suisse refuse de coopérer. Ce qui inquiète le conseiller national socialiste Benoît Gaillard, qui a questionné le Conseil fédéral à ce sujet ce vendredi.
Une question «d'image» pour la Suisse
«Quand des procureurs français, d’habitude plutôt discrets, montent au front pour dénoncer le manque de collaboration de la Suisse sur des sujets aussi graves, il y a de quoi s'interroger», lâche Benoît Gaillard à Blick. «Je n'ai pas envie que notre pays soit et soit perçu comme un lieu depuis lequel on peut organiser de la prostitution de mineures.» Pour l'élu socialiste, à Berne, il y a des enjeux d'entraide judiciaire qui traînent un peu.
«Est-ce que la Suisse en fait suffisamment pour collaborer avec ses voisins?», questionne l'élu, qui siège à la commission de la politique de sécurité. Pour lui, c'est une question d'image: la Suisse doit se montrer plus ouverte à la collaboration. Cette affaire a aussi des enjeux diplomatiques, affirme Benoît Gaillard: «C'est l'image de la Suisse qui est en jeu auprès d'un important voisin européen.»
Derrière le site, un Suisse exilé à Dubaï
Le site internet Sexemodel avait été épinglé par une investigation de Mediapart en juin 2025. Le média révélait que le créateur du site était David Azzato, un Suisse exilé à Dubaï, déjà condamné en France pour proxénétisme. L'homme aurait fait fortune grâce à plusieurs sites de prostitution où la modération des contenus est inexistante. Le Suisse a été condamné en 2011 pour proxénétisme aggravé.
Berne refusait alors d'exécuter le mandat d'arrêt international, car les sites d'annonces de prostitution sont légaux en Suisse, regrette la justice française. Au micro de France Inter, Julien Bataille, le chef de l'Office central pour la répression de la traite des êtres humains, regrette lui aussi le peu de «coopération de la Suisse». «Quand on leur adresse des réquisitions, ils répondent par mail. Il y a une posture extrêmement hypocrite, ils savent très bien que parmi les milliers d'annonces, il y en a certaines pour lesquelles ils se rendent coupables d'un délit», regrette le Français.
Benoît Gaillard, qui explique à Blick beaucoup écouter les radios françaises et, plus généralement, garder un œil attentif à la politique dans l'Hexagone, entend bien faire bouger les choses.
L'autre volet de cette affaire est plus législatif pour Benoît Gaillard, qui questionne l'existence de lacunes dans le droit suisse à ce sujet. Pour lui, la Suisse fait ici face au même problème qu'avec les plateformes des réseaux sociaux, qui se considèrent comme hébergeurs de contenu et qui se défaussent donc de la responsabilité de ce qui y est publié. Pour le socialiste, c'est la même chose pour ces sites de prostitution: «Il semblerait qu'en Suisse, on a un peu de peine à aller chercher les personnes qui sont les gérantes de ces sociétés, pour s'assurer qu'elles répondent de leurs actes.»
Des conséquences aussi sur le plan national
Les deux pays ont une approche différente de la prostitution et donc des cadres réglementaires distincts. Sous prétexte de son approche «libérale», la Suisse ne doit pas déroger à ses obligations, martèle le socialiste.
Les autorités cantonales concernées, à Zurich, doivent prendre conscience de la portée particulière d'un tel dossier, affirme le député. Si le Département fédéral de justice et police (DFJP) se prononce avec fermeté sur cette affaire, un sursaut pourrait aussi avoir lieu en Suisse. Pour rappel, ce sont les cantons qui ont la main sur le pénal. Le Conseil fédéral répondra à la question de Benoît Gaillard le 28 septembre prochain.