En bref
- En 2019 à Neuchâtel, Tibor, un étudiant et sportif, a développé une allergie rare appelée syndrome alpha-gal après des chocs anaphylactiques liés à la consommation de viande de mammifère. Transmise par les tiques, cette pathologie provoque des réactions retardées, notamment lors d'efforts physiques.
- Le syndrome alpha-gal est causé par un sucre présent dans la salive des tiques Ixodes ricinus, fréquentes en Suisse. Environ 450'000 cas ont été signalés aux Etats-Unis entre 2010 et 2022, représentant 3% des anaphylaxies alimentaires.
- Tibor a adapté son alimentation en évitant la viande de mammifère lors de périodes d’activité physique intense. Il reste vigilant, armé d'antihistaminiques et d'un EpiPen, tout en espérant une future diminution de ses anticorps spécifiques grâce à la prévention des morsures de tiques.
Août 2019, milieu d’après-midi. Sportif d’endurance, Tibor court en plein air, comme toujours. «Ce jour-là, je fais du fractionné: un type d’entraînement divisé en portions très intenses, entrecoupées de phases de récupération», détaille le vingtenaire attablé sur une des terrasses de la place du Marché de Neuchâtel.
L’étudiant, qui préfère garder une forme d’anonymat, ne finira jamais cette session. «Tout à coup, je commence à ressentir des démangeaisons sur tout le corps. Mon visage gonfle, je le sens. C’est la première fois que ça m’arrive.»
Son rhume des foins lui joue-t-il un tour? «Je suis entouré de champs, c’est une possibilité. Je décide de continuer. Et là, des vertiges, la sensation de ne pas pouvoir respirer normalement, je suis extrêmement fatigué. Je m’arrête. Je n’ai pas mon téléphone alors je demande à des gens qui se promènent d’appeler ma mère et je m’allonge. Je n’ai plus la force de bouger.» L’angoisse l’étreint. «Sur le moment, j’ai vraiment peur, je ne comprends pas ce qui m’arrive. J’ai la sensation de flotter, le monde tourne.»
Un sucre nommé alpha-gal
Arrivé à la maison, la douche ne fait disparaître ni les maux de tête ni les irritations. «J’ai des plaques littéralement de la tête aux pieds, c’est horrible. Je passe l’après-midi au lit, je ne sais plus si je prends un antihistaminique. Le lendemain à midi, tout a disparu.» Direction le cabinet de l’allergologue Guillaume Buss. Ce médecin-chef adjoint au Réseau hospitalier neuchâtelois lui demande ce qu’il a ingéré dans les heures précédant sa séance de l’enfer. Réponse: des lasagnes. Des tests sont menés, un deuxième rendez-vous est fixé.
Entre-temps, après s’être délecté de légumes farcis au bœuf haché, Tibor refait un choc anaphylactique, à vélo, «à la fin d’une montée assez raide». «J’ai de nouveau de l’urticaire partout. Mais cette fois, j’arrive à rentrer chez moi sans problème.» Le verdict tombe. La piste des pollens est écartée. La coupable est… la chair de mammifère. «J’ai le syndrome alpha-gal.»
Une pathologie transmise par les tiques, en Europe et en Suisse, plus spécifiquement par l’espèce Ixodes ricinus, la plus répandue, également responsable de la borréliose de Lyme et de la méningo-encéphalite verno-estivale (lire encadré), précise Guillaume Buss dans un e-mail. Dans leur salive se trouve un sucre nommé alpha-gal, récolté auprès des vaches, des moutons ou des chiens dont elles ont sucé le sang.
Après des attaques répétées, le système immunitaire de certains individus va fabriquer des anticorps contre ledit glucide. «Ces immunoglobulines E (IgE) peuvent alors déclencher une réaction allergique retardée, entre deux et sept heures après l’absorption de viande de mammifère, excepté celle des primates, ou parfois de bonbons à base de gélatine de porc, et plus exceptionnellement de lait, de fromage ou de certains médicaments, dont le cétuximab, utilisé en oncologie», développe l’immunologue.
Premiers cas suisses connus en 2017
Cette maladie a d’abord été observée aux Etats-Unis à la fin des années 2000, en lien avec la tique étoilée, avant de s’étendre sur les six continents. Le réchauffement climatique allonge la période d’activité de ces micro-vampires et les encourage à conquérir de nouveaux territoires. En Suisse, les premiers cas connus datent de 2017. Autant de vies et d’habitudes alimentaires bouleversées. «J’ai de la chance dans mon malheur, reprend Tibor. Je fais des crises uniquement lorsque je fais un effort important et si j’ai mangé de la viande de mammifère dans les vingt-quatre heures qui précèdent. Comme je m’entraîne cinq à six jours par semaine, j’ai dû passablement adapter mon régime, mais d’autres ont été forcés de s’en passer complètement.»
En clair, ce coureur de fond ne s’autorise des spaghettis bolo qu’avant un jour de repos, après réflexion. Et encore… «Par trois fois, j’ai fait des chocs anaphylactiques en dansant en boîte de nuit. Dans l’idéal, durant les périodes où je fais beaucoup de sport, je n’en avale donc plus du tout. Je privilégie la volaille, le poisson, le tofu ou les œufs pour couvrir mon apport en protéines. Je n’ai pas de problèmes avec les produits laitiers.» L’universitaire est philosophe. «Je n’ai jamais été un grand amateur de belles grosses entrecôtes de bœuf et, d’un point de vue environnemental, c’est plutôt pertinent de réduire ma consommation.»
Combien partagent son destin? Difficile à dire: une partie de la population est asymptomatique et le diagnostic est compliqué. En cause, «le délai entre l’ingestion et l’apparition de symptômes, la variété de ceux-ci – urticaire, douleurs abdominales, troubles digestifs ou respiratoires – et le fait qu’il faut parfois des cofacteurs, comme la prise d’un anti-inflammatoire, l’exercice physique ou l’alcool, pour engendrer une réaction, liste Guillaume Buss. Sans oublier une certaine méconnaissance au sein du monde médical.»
Selon les autorités sanitaires américaines, 450'000 personnes pourraient avoir été atteintes du syndrome alpha-gal entre 2010 et 2022 au pays de l’Oncle Sam. Cette allergie reste rare, relève la Revue médicale suisse, et représente environ 3% de toutes les anaphylaxies alimentaires, soit des crises sévères potentiellement mortelles. Fin 2025, un premier décès dû à cette affection a été documenté dans le Journal of Allergy and Clinical Immunology. «C’est une complication possible, convient Guillaume Buss, par ailleurs ancien chef de clinique au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Mais la prudence est de mise face à l’absence de données épidémiologiques solides et il convient de ne pas surestimer ce risque.»
Lueur d’espoir
En déplacement, en randonnée ou en voyage, Tibor ne sort jamais sans ses pilules antihistaminiques et son EpiPen, sorte de stylo auto-injecteur contenant de l’adrénaline, à utiliser en premier recours. «Je pourrais perdre connaissance dans un endroit isolé, déplore Tibor. Si je n’ai pas mes médicaments sur moi, à moi de savoir ce que j’ai englouti et de modérer mon allure.»
Une lueur d’espoir semble poindre à l’horizon. «En évitant les nouvelles morsures, le taux d’IgE spécifique pourrait diminuer progressivement avant de disparaître, ce qui pourrait permettre la réintroduction prudente de la viande de mammifère», glisse Guillaume Buss. Sachant cela et face aux autres joyeusetés propagées par ces minuscules créatures, Tibor se protège davantage aujourd’hui. A ce titre, la Confédération et les cantons émettent de nombreux conseils quant à la meilleure stratégie à adopter. Qui a dit tactique?
Cet article a été publié initialement dans le n°37 de «L'illustré», paru en kiosque le 9 septembre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°37 de «L'illustré», paru en kiosque le 9 septembre 2026.