Tout est parti d’un chiffre aussi spectaculaire qu’inquiétant: +38%. C’est la hausse des violences conjugales constatée lorsque l’Angleterre perdait un match de Coupe du monde, selon une étude de l’Université de Lancaster portant sur les éditions 2002, 2006 et 2010. En cas de victoire ou de match nul, l’augmentation atteignait 26%. Le lendemain des rencontres, elle était encore de 11%.
L’étude britannique est devenue une référence et n’est pas isolée. Des travaux menés ailleurs dans le monde ont également observé une hausse des signalements de violences domestiques autour de matchs de football. La section helvétique d’Amnesty International le rappelait en plein Mondial 2026, tout en soulignant qu’aucune étude comparable n’avait encore été menée en Suisse. D’où cette question: observe-t-on le même phénomène chez nous?
L’illustré a demandé aux polices cantonales romandes combien de situations de violences domestiques elles avaient enregistrées pendant la Coupe du monde 2026, du 11 juin au 19 juillet, puis comparé ces données avec les mêmes périodes en 2025 et 2024. Ces chiffres ont été sollicités en vertu des différentes législations cantonales sur la transparence et l’information.
Cinq cantons sur six dans le rouge
Toutes les polices ont finalement transmis leurs données. Une seule a d’abord rechigné: la police cantonale valaisanne. Il aura fallu plusieurs semaines d’échanges plus ou moins agréables et évoquer l’éventualité d’une procédure pour que nous obtenions les chiffres demandés.
Une différence méthodologique s’impose toutefois. L’étude anglaise se concentrait sur les jours de match de l’équipe nationale. Nos données couvrent l’ensemble de la compétition, impossible donc de reproduire exactement l’analyse britannique. Mais elles permettent de tester une question plus large: les violences domestiques signalées à la police ont-elles augmenté pendant le Mondial?
Les premiers chiffres interpellent. Dans cinq des six cantons romands étudiés, les cas enregistrés sont plus nombreux qu’un an auparavant. A Neuchâtel, les sollicitations passent de 40 à 62, soit +55%. A Fribourg, de 70 à 97 (+39%). En Valais, de 43 à 58 (+35%). Vaud enregistre 118 interventions contre 104 en 2025 (+13,5%), son niveau le plus élevé sur cette période depuis au moins 2022. Dans le Jura, les cas doublent, de 6 à 12; mais avec de si petits nombres, le spectaculaire +100% doit être relativisé.
Alors, le scénario anglais se répéterait-il en Suisse romande? Pas si vite. Même les chercheurs à l’origine de l’étude britannique se gardent de faire du football la cause des violences. Ils évoquent plutôt une accumulation de facteurs de risque pendant les grandes compétitions: alcool, chaleur, interactions sociales plus nombreuses, émotions, rivalité et agressivité.
Le football pourrait donc agir comme un catalyseur de violences qui lui préexistent. Amnesty cite l’association française Osez le féminisme!, qui compare le rôle du ballon rond à celui de l’alcool. Ni l’un ni l’autre ne crée la violence, mais la frustration ou la déception peuvent servir de déclencheur lorsque domination et violences sont déjà installées dans le couple.
Neuchâtel calme le jeu
C’est justement à Neuchâtel que la hausse est la plus spectaculaire parmi les cantons aux volumes importants: 62 sollicitations contre 40 un an plus tôt. Mais la police cantonale a poussé l’analyse et invite à se méfier du raccourci.
Sur les cinq dernières années, le nombre mensuel de sollicitations pour violences domestiques a oscillé entre 9 et 42, sans saisonnalité ni progression identifiable. Pour les forces de l’ordre, il serait donc faux de déduire une relation de cause à effet sur une période aussi courte. Des variations comparables peuvent apparaître entre deux années sans grand événement sportif.
Autre difficulté: la date du signalement n’est pas forcément celle des violences. Celles-ci s’inscrivent souvent dans la durée. Une victime peut appeler lors d’un épisode particulièrement violent ou signaler plus tard des faits antérieurs. Une sollicitation enregistrée pendant le Mondial ne signifie donc pas que les violences ont eu lieu pendant le Mondial. Neuchâtel a aussi renforcé son dispositif en 2026. Davantage de moyens ont été consacrés à la prévention, à la détection et au suivi, avec plus d’effectifs policiers dédiés. Chercher davantage, c’est aussi trouver davantage. Une partie de la hausse statistique peut donc venir d’une meilleure détection.
La police neuchâteloise n’écarte pourtant pas un effet du football. Elle rappelle que plusieurs études associent les grands événements sportifs, notamment les matchs internationaux à forte charge émotionnelle, à une hausse temporaire des violences domestiques signalées. Elle relève aussi le rôle important que peut jouer l’alcool.
Genève à contre-pied
A Genève, le tableau s’inverse. Pendant le Mondial, la police a enregistré 92 événements de violences domestiques, soit 2,4 par jour. Aux mêmes dates en 2025, la moyenne était de 2,8. Entre le 1er janvier et le 31 juillet 2026, elle atteignait même 3,1 événements quotidiens.
La police genevoise a en outre examiné un à un les 92 événements pendant le Mondial. Aucun ne faisait apparaître de lien direct ou indirect avec la compétition. Neuchâtel pointe aussi un précédent intéressant: l’Euro 2024 s’est déroulé presque exactement aux mêmes dates. La police avait alors recensé 44 sollicitations, contre 40 en 2025. Entre une année avec un grand tournoi et une année sans, l’écart était minime.
Remonter à 2024 dégonfle aussi certains pourcentages. En Valais, les interventions passent de 43 en 2025 à 58 en 2026, soit +35%. Mais elles étaient déjà 53 en 2024. Comparé à cette année-là, 2026 n’est supérieur que d’environ 9%. Même chose à Fribourg: 97 interventions en 2026 contre 70 en 2025, mais 77 en 2024. A Neuchâtel, les 62 sollicitations de cette année succèdent à 40 en 2025, mais à 44 en 2024. Même tempérées, les hausses restent manifestes. Quant à leurs causes...
La canicule entre sur le terrain
Le Mondial n’a pas été le seul événement marquant des semaines examinées à la loupe par nos soins. Juin et juillet 2026 ont aussi été frappés par de fortes chaleurs. La police cantonale vaudoise n’exclut pas qu’elles aient contribué à la hausse observée sur son territoire. Elle compte 118 interventions en 2026 contre 104 en 2025, mais qualifie cette augmentation de «légère, non significative». Pour elle, impossible d’isoler l’effet du Mondial de celui de la canicule ou d’autres facteurs.
Enfin, tous les chiffres 2026 ne sont pas définitifs. En Valais, les 58 interventions constituent un chiffre brut qui peut encore évoluer avec les investigations en cours. A Genève aussi, les données doivent être consolidées.
Reste ce constat. Il y a bien un signal dans une majorité de cantons romands, mais pas de quoi reproduire ici les conclusions de l’étude anglaise. Et encore moins attribuer à la Coupe du monde un phénomène qui la dépasse largement. Les violences domestiques existaient avant le coup d’envoi de la compétition; elles n’ont malheureusement pas disparu au coup de sifflet final.
Vous, ou l'une de vos proches, êtes victime de violences de la part d'un partenaire ou d'un proche? Voici les ressources auxquelles vous pouvez faire appel.
En cas de situation urgente ou dangereuse, ne jamais hésiter à contacter la police au 117 et/ou l'ambulance au 144.
Pour l'aide aux victimes, plusieurs structures sont à votre disposition en Suisse romande, et au niveau national.
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032 322 03 44
9-12h et 14-20h
Mercredi: 14-20h
Samedi: 10-12h
Dimanche: 17-20h - Solidarité Femmes et Centre LAVI Fribourg
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Lu-Ve 8h30-12h - Ligne d’écoute en matière de violence domestiques Genève
0840 11 01 10 - Centre d’accueil Malley Prairie, Lausanne
021 620 76 76
Non—stop - Maison de Neuchâtel SAVI
savi.ne@ne.ch
032 889 66 49 - SAVI La Chaux-de-Fonds
savi.cdf@ne.ch
032 889 66 52 - Unité de médecine des violences (UMV)
Consultation médico-légale - Bureau fédéral de l’égalité
- LAVI. Aide aux victimes d’infractions
- Fédération solidarité femmes Suisse
- Brava – ehemals TERRE DES FEMMES Schweiz
076 725 91 21
Lundi à Mercredi 14h-16h
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Cet article a été publié initialement dans le n°40 de «L'illustré», paru en kiosque le 1er octobre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°40 de «L'illustré», paru en kiosque le 1er octobre 2026.