Le secteur du négoce de matières premières genevois ne cesse de fasciner. Récemment, le média économique français Les Echos lui a consacré un sujet. Et à raison: ce secteur occupe un poids qui reste très important dans l'économie genevoise, et aussi dans les recettes fiscales du canton. D'où une dépendance bien réelle, sur un secteur dont les bénéfices (et les décisions de s'implanter ailleurs) peuvent être particulièrement volatils.
S'engageant sur les pas du journaliste genevois Marc Guéniat, qui parle du trading de matières premièrss dans son ouvrage bestseller «Genève Confidentiel», le média Les Echos a publié reportage d'une demi-heure qui plonge le spectateur «dans les secrets de cette ville qui aimait l'argent des autres», comme la décrit le sous-titre du livre de Marc Guéniat.
Genève concentre 58% du négoce
Le négoce de matières premières, qui consiste à acheter et vendre, stocker et transporter des ressources comme le pétrole, les denrées agricoles ou les métaux, se porte au mieux en 2026, en raison de la forte volatilité des prix mondiaux de ces ressources. Au niveau suisse, le secteur compte 975 sociétés de négoce, pesant jusqu'à 10% du PIB helvétique. Sur ce total, Genève concentre 400 sociétés qui emploient environ 6000 personnes, soit plus de la moitié (58%) de l'activité en Suisse. Parmi les sociétés présentes dans la Cité de Calvin figurent les géants Trafigura, Gunvor, Mercuria, Vitol, Louis Dreyfus et Bunge. A elles seules, ces six multinationales réalisent plus de 1000 milliards de dollars de chiffre d'affaires cumulé, d'après leurs comptes annuels de 2025:
Depuis quelques années, la dépendance des finances genevoises envers ce secteur, aux bénéfices volatils et imprévisibles, s'est accrue. En 2022, au plus fort de la crise énergétique et des tensions sur les marchés mondiaux, ces six géants ont réalisé des gains record, qui ont dopé cette année-là les recettes fiscales du canton.
2/3 des enseignants et 75% de l'aide sociale
Dans son livre, Marc Guéniat chiffre de manière éloquente l'impact des négociants de matières premières: «À partir de 2020, les bénéfices astronomiques de ces firmes ont concouru à hauteur de 50% de l’impôt sur les personnes morales, reléguant les vénérables banques privées au rang de faire-valoir. En 2021, leurs bénéfices ont financé le salaire de près des deux tiers des 6'325 enseignants que recense le canton. Ou 75% de l’aide sociale versée». Sans compter, a-t-il ajouté, les salaires, bonus et dividendes perçus par les traders, dont une partie – hélas incalculable – remplit aussi les caisses de l’État».
En 2025, les bénéfices du secteur ont baissé, ce qui a jeté un coup de froid sur les finances genevoises. Le chiffre d’affaires cumulé des six négociants précités était 23% en-dessous de 2022. D'où un tassement des recettes fiscales genevoises, confirmant la vulnérabilité et la réactivité des finances du canton aux fluctuations du négoce.
«La corrélation entre les bénéfices réalisés par les sociétés de négoce de matières premières implantées à Genève et les recettes fiscales du canton s'est encore renforcée depuis l'entrée en vigueur de la RFFA», estime Marc Guéniat. Cette réforme a entraîné une hausse de l'imposition des géants du trading, les taux passant de 7-8 % à 14% pour leur catégorie, au même moment où l'impôt sur les bénéfices des entreprises ordinaires a diminué. «Dès lors, les négociants ont pris plus de place dans les recettes fiscales genevoises, observe l'auteur de «Genève confidentiel».
2021-2022, un double «effet négoce»
Cet effet fiscal a été redoublé par l'effet conjoncturel du boom du négoce en 2021-2023, années marquées par la flambée des prix de l'énergie, puis par leur traduction en bénéfices élevés, constate Marc Guéniat.
Puis en 2025, suite à l'accalmie des prix, quand les chiffres d'affaires des négociants ont globalement reculé, cela a contribué à un recul des recettes fiscales genevoises. Les impôts sur les personnes morales ont baissé de 232 millions de francs.
«C'est dans ce contexte que le gouvernement genevois a annoncé, dès septembre 2025, l'intention de proposer des économies», souligne Marc Guéniat.
Cette corrélation redevient cependant un avantage en 2026, note le journaliste: «la guerre en Iran a provoqué une nouvelle flambée des prix de l'énergie. qui annonce un exercice profitable pour les géants du négoce comme Trafigura». Dès lors, «les mesures d'économies redeviennent plus difficiles à justifier politiquement à court terme», observe l'auteur. «C'est ainsi, conclut-il: les finances de Genève sont corrélées au modèle volatil de ces géants du trading qui, plus il y a de secousses mondiales, plus ils tirent profit de l'instabilité des prix» .
Si le scénario d'un rebond fiscal en 2026 lié au négoce n'est pas à exclure, à plus long terme, il restera difficile, pour le canton de Genève. d'intégrer le caractère cyclique des profits du négoce dans ses prévisions budgétaires.