«Mon déclic a été le suicide d’un élève»
Les anges du pont Bessières, dernier rempart au désespoir

Entre le 23 décembre et le 5 janvier, une soixantaine de bénévoles se sont relayés sur le pont Bessières, à Lausanne, pour offrir chaleur, écoute et présence humaine aux personnes désespérées. Une veille qui dure depuis quarante-cinq ans.
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Les anges gardiens du pont Bessières ne sont pas qu'assis autour du feu: ils font régulièrement des rondes sur l'édifice.
Photo: Yves Leresche
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Antoine Hürlimann
L'Illustré

Le thermomètre se rapproche de 0°C quand nous posons pied sur le tristement célèbre pont Bessières. Avec ses 23 mètres de hauteur, l’édifice lausannois, inauguré en 1910, a la réputation d’attirer les âmes désespérées. Notre portable vibre, une notification WhatsApp s’affiche: «On aura un peu de retard, on a eu un téléphone pour aider un bénévole confronté à une situation relationnelle toxique comprenant des menaces de mort.» Nous sommes le samedi 27 décembre. Il est 20 heures. Une longue nuit sans étoiles commence.

Nous avons passé la nuit du 27 au 28 décembre avec les veilleurs du pont Bessières, à Lausanne.
Photo: Yves Leresche

Ce message assommant, c’est Aline Jaquier, 44 ans, qui nous l’envoie. Avec son ami Herbert Stock, 54 ans, elle supervise la soixantaine de bénévoles qui alimenteront jusqu’au 5 janvier le braséro posé sur l’ouvrage portant le nom de Charles Bessières, un banquier et bijoutier disparu aux prémices du siècle dernier. Le foyer d’un campement de fortune apportant chaleur et lumière aux personnes en souffrance durant les Fêtes depuis quarante-cinq ans.

Herbert Stock, 54 ans, et Aline Jaquier, 44 ans, sont les deux responsables du Feu de la solidarité du pont Bessières.
Photo: Yves Leresche

L’écorché et précurseur Joël

A l’origine de cette mobilisation délimitée par deux cabanes en bois en fin de vie, un drame daté de décembre 1980. Un homme se suicide alors en sautant dans le vide. Joël Albert, célèbre partisan de la mouvance contestataire Lôzane bouge, assiste, impuissant, à la scène. 

Désireux d’éviter qu’un tel événement ne se reproduise, cet écorché vif décide de venir chaque année planter sa tente à même le pont et d’y embraser des bûches pour inviter à la discussion. La police essaie de le déloger. En vain. Joël tient bon et s’entoure d’un petit groupe, les «Amis de Joël». En 1995, à la suite du décès de ce personnage haut en couleur, son équipe reprend le flambeau avec l’accord des autorités.

Joël Albert (à gauche) a assisté à un suicide depuis le pont Bessières, en 1980. En réaction, il décide d'y planter sa tente.
Photo: Archives

Herbert Stock, dont l’enfance difficile a été marquée au fer rouge par des abus sexuels subis durant un placement en internat dans une école privée romande, connaît bien cette histoire. «A 14 ou 15 ans, je me baladais à vélomoteur, souffle ce fan de Coluche et de Daniel Balavoine, en se frottant les mains pour les réchauffer. J’ai vu le feu, je me suis arrêté et j’ai rencontré Joël, se souvient-il. Avec lui et les gens qui l’entouraient, j’ai véritablement trouvé une famille.» 

«
La grande partie de notre travail, c’est de l’écoute bienveillante
Aline Jaquier, coresponsable du feu de la solidarité du pont bessières
»

Un environnement réconfortant qui ne l’empêchera pas de traverser une période de grande détresse. «A 27 ans, à la suite d’une rupture amoureuse douloureuse, j’ai avalé tous les médicaments qu’il y avait chez moi, confie-t-il. Quand je me suis heureusement réveillé à l’hôpital, je me suis dit que j’avais une nouvelle chance. Ce sursaut m’a poussé à utiliser mon vécu pour donner du mien à celles et ceux qui en ont besoin.»

La nuit révèle ce que le jour cache

Retour sur le pont Bessières. La voix traînante du guet de la cathédrale veillant sur la cité annonce minuit. Les gardiens mobilisés le soir de notre immersion scrutent inlassablement les trottoirs. Parmi eux, Marc-François, 34 ans, hypnothérapeute à Pully (VD). «Fin 2024, j’avais lu dans 20 minutes un article qui avertissait que, faute de bonnes volontés, l’organisation pourrait devoir mettre fin à ses activités, relate-t-il. Je me suis donc inscrit. Aujourd’hui, nous sommes des dizaines! Le feu de solidarité n’est pas près de s’éteindre.» 

Marc-François a rejoint l'association après avoir lu dans «20 minutes» qu'elle manquait de bénévoles.
Photo: Yves Leresche

Sous nos yeux, des gens et des mondes défilent. Trois jeunes femmes en habit de lumière passent en coup de vent parfumé. Un couple très chic, la cinquantaine, fait claquer les talons de ses élégantes chaussures sur le bitume avant de tendre un billet de 20 francs à l’intention de l’association.

«
J’aimerais que le pont Bessières cesse d’être associé uniquement à la tristesse
Herbert Stock, coresponsable du feu de la solidarité du pont Bessières
»

Les paillettes, les belles étoffes et les bons sentiments ne sont toutefois qu’une des facettes de la nuit. A mesure que les ténèbres s’installent, la ville remonte sa jupe et montre sa monstrueuse nudité. Un sans-abri frigorifié, l’air hagard, tend ses paumes au-dessus des braises. 

Un trentenaire en état d’ébriété avancé marque une pause dans ses tribulations éthyliques. Un riverain esseulé se présente à pas de loup et avale une gorgée du thé fumant préparé par Yolanda, 21 ans, étudiante en médecine venue depuis Mont-Vully (FR) pour assumer sa garde. Autour du feu, nul n’est tenu de dévoiler ses tourments ni même de parler. La plupart du temps, la bonne humeur et des gestes affectueux suffisent à décrocher un sourire. C’est déjà beaucoup.

Du lien pour apaiser

«La grande partie de notre travail, c’est de l’écoute bienveillante», explique Aline Jaquier, qui tient par ailleurs avec son conjoint le restaurant Le Tirol, dans le quartier de la Blécherette. Elle développe: «Dans les faits, nous sommes rarement confrontés à des tentatives de passage à l’acte. Si nécessaire, nous intervenons en amont et faisons appel aux services d’urgence, avec lesquels nous entretenons un contact constant et constructif.» 

Vous avez des pensées suicidaires et avez besoin d'aide?

Ces services sont disponibles 24 heures sur 24:

Ces services sont disponibles 24 heures sur 24:

Herbert Stock complète: «Nous sommes avant tout une présence humaine, un lien, pour tout un chacun. Cela peut prendre des formes concrètes: nous avons, par exemple, épaulé une jeune personne en transition de genre qui cherchait les bons mots pour s’ouvrir à ses parents. Il nous est même arrivé d’organiser, dans une voiture, une discussion apaisée entre une infirmière et son compagnon, en proie à des difficultés de couple. Parfois, cela change tout.»

Les visages de la détresse

Jérémie (d.), enseignant dans un gymnase lausannois, passe sa 4e saison sur le pont. Son déclic: le suicide de l'un de ses élèves.
Photo: Yves Leresche

Il est 2 heures. Jérémie, 42 ans, enseignant dans un gymnase de la capitale vaudoise, appartient à la bande de bénévoles qui garderont le pont jusqu’au lever du jour. «C’est ma quatrième saison, amorce-t-il. Comme beaucoup, je me retrouvais de moins en moins dans les fêtes de fin d’année, qui poussent à l’hyperconsommation.» Le solide gaillard au regard doux est rattrapé par l’émotion: «Mon déclic a été le suicide d’un élève.» Il prend une grande respiration: «La détresse n’a pas de visage. C’est aussi cela qu’on apprend ici. Etre là, à cette période, a du sens pour moi.»

Au moment de le quitter, Herbert Stock s’autorise un souhait: «J’aimerais que le pont Bessières cesse d’être associé uniquement à la tristesse. Sous l’impulsion de feu le député de l’Union démocratique du centre (UDC) Nicola Di Giulio, un ami engagé de longue date, un groupe de travail a été mis en place par la municipale socialiste Florence Germond, avec notamment deux architectes. 

Des pistes ont été étudiées pour améliorer la sécurisation du pont. Mais, comme souvent, des moyens sont investis dans des projets qui peinent à aboutir. Le combat n’est néanmoins pas abandonné: il reprendra après les élections de ce printemps, avec l’espoir que du sang neuf fasse enfin de cette problématique une priorité.»

Pour soutenir les veilleurs du pont Bessières: www.feusolidarite.ch

Un article de «L'illustré» n°02

Cet article est issu de l'édition spéciale de «L'illustré» consacrée au drame de Crans-Montana, à retrouver en kiosque le jeudi 8 janvier 2026.

Cet article est issu de l'édition spéciale de «L'illustré» consacrée au drame de Crans-Montana, à retrouver en kiosque le jeudi 8 janvier 2026.

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