Après la démission de Guy Parmelin
Conseiller fédéral, un job qui a perdu son attrait?

Etre conseiller fédéral ne fait plus rêver, selon les experts: relations internationales nettement durcies, lenteur excessive à l'interne, travail de gestionnaire plutôt que de visionnaire... bien des candidats se découragent.
Guy Parmelin et Karin Keller-Sutter ont avalé des couleuvres durant l'épisode des négociations des droits de douane avec Trump.
Photo: Keystone
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Myret ZakiJournaliste Blick

Le poste de conseiller(ère) fédéral(e) fait-il encore rêver? C'est la question que soulève, entre les lignes, le discours de Guy Parmelin du vendredi 2 octobre, lorsqu'il parle de «lassitude», de perte du «feu sacré», et d'un «environnement international beaucoup plus rude et incertain». Considérant comme révolue «l’époque où on passait un coup de fil pour prendre rendez-vous avec un dirigeant», il met en garde que «rien n’est jamais définitivement acquis» et que, faute d’adaptation, la Suisse risque «un réveil brusque.»

Conseillers fédéraux malmenés dernièrement

L'expérience qu'a vécue le conseiller fédéral UDC ces derniers mois, de même que sa collègue PLR Karin Keller-Sutter, a été marquée par le «coup de massue», selon ses termes, des droits de douane américains hissés jusqu'à 39% Lors des très éprouvantes négociations qui ont suivi avec l'administration Trump, la Suisse a pu mesurer le peu de levier dont disposait son exécutif, finalement doublé par une délégation d'hommes d'affaires davantage écoutés par la Maison Blanche.

Alors que Guy Parmelin vivait les moments les plus tendus de sa carrière, Karin Keller-Sutter, moquée à plusieurs reprises par le président américain, venait d'affronter des situations encore plus inédites pour une conseillère fédérale. En même temps, elle traversait une épreuve de force sans précédent face au CEO Sergio Ermotti qui a opposé une résistance des plus farouches au tour de vis réglementaire imposé à UBS.

Peu avant, la centriste Viola Amherd démissionnait du Conseil fédéral sur fond de crise aiguë à la suite de sa conduite très critiquée du département fédéral de la Défense. Blick faisait alors déjà le constat d'une perte d'attractivité du poste de conseiller fédéral: les candidats potentiels à la succession de Viola Amherd affichaient une absence notable de motivation à prendre le relais, invoquant, au choix, «manque d’envie», besoin de «liberté personnelle» ou raisons familiales.

Courir après des urgences et sans vision

Fin connaisseur de la politique suisse, l'homme d'affaires zurichois et lobbyiste indépendant basé dans le canton de Vaud, Jürg Staübli, n'hésite pas: «La fonction de conseiller fédéral a passablement changé ces dernières années et a perdu beaucoup de son attractivité». A ses yeux, «le Conseil fédéral a perdu de son indépendance: il ne s’agit plus de mettre en place une vision économique et sociale pour le pays, mais de gérer des urgences avec une multitude de contraintes juridiques et administratives.» Pour cet observateur fin de la politique fédérale, «c’est donc les juristes et l’administration qui 'dirigent' les départements et non plus les politiques. Etre conseiller fédéral est donc devenu une fonction de gestionnaire au lieu de visionnaire et décideur.»

«Il est de plus en plus difficile de gouverner au niveau fédéral», constate Roberto de Primis, spécialiste en géopolitique et fondateur du cabinet EURintelligence, basé à Bruxelles et à Genève. «La Suisse n'a pas perdu de son importance, mais face à certains mastodontes, il est difficile pour ses dirigeants de négocier, estime le politologue. Ce n'est pas une question de Guy Parmelin ou de la fonction, c'est le monde en 2026 qui s'est durci, et cela s'est amplifié avec le deuxième mandat de Trump: un pays qui ne fait pas partie d'un grand bloc galère sur la scène internationale; même pour l'UE qui parle d'une seule voix, ce n'est pas facile de négocier avec un Donald Trump.»

Roberto de Primis observe qu'en Suisse, «on a plus d'impact au niveau cantonal, car c'est un travail plus visible pour les citoyens, alors qu'au niveau fédéral, on voit moins bien les impacts.» «Il faut nuancer», estime Romaine Jean, ancienne productrice de la RTS, aujourd’hui spécialiste de la communication politique. «Pour une Magdalena Martullo-Blocher, par exemple, le poste est moins intéressant, car pour une cheffe d’entreprise de son niveau, l’argent et l’impact peuvent se trouver ailleurs.»

Ils impriment encore leur marque

De manière générale, Romaine Jean estime que le pouvoir s’est déplacé hors des Etats, vers des instances supranationales comme Bruxelles ou l’OTAN. Cela dit, à l’échelle des conseillers fédéraux, elle considère que les responsables politiques parviennent encore à imprimer leur marque. «Si l’on a une forte personnalité, on peut avoir malgré tout un vrai impact. Il suffit de voir comment, même si c’est au terme de résistances farouches, Karin Keller-Sutter a réussi au final à imposer à UBS les nouvelles règles de fonds propres.»

Elle cite aussi Guy Parmelin qui, avec sa secrétaire d’Etat, a fait avancer les relations commerciales avec la Chine et l’Inde, mais également la politique étrangère d’Ignazio Cassis qui, malgré les critiques, défend une vision très différente de celles de Didier Burkhalter et de Micheline Calmy-Rey. «De même, Albert Rösti est parvenu à réorienter les priorités de son département vers l’énergie et les infrastructures, au détriment d’un accent plus marqué sur les questions environnementales».

Reste qu’au final, convient Romaine Jean, «il est aujourd’hui plus difficile que jamais pour un conseiller fédéral, dans un monde dominé par les rapports de force, de ne pas suivre les courants puissants et d’imposer sa propre politique.»

Système de consensus décalé avec l'époque?

«Pour tout dire, c'est un job qui ne fait plus rêver, car les choses n'avancent pas assez vite, et qu'on y est trop exposé sur le plan personnel» résume Stéphane Garelli, professeur émérite à l’IMD et ancien directeur général du Forum économique de Davos. Celui qui a également fondé le Centre de la compétitivité mondiale de l’IMD constate que les nouvelles générations qui veulent entrer en politique se découragent souvent. «Si le job de conseiller fédéral est de moins en moins attrayant, c'est d'abord en raison de sa lenteur, très frustrante dans un monde où l'administration américaine fonctionne à coup d'executive orders extrêmement rapides», estime cet observateur de la politique suisse et internationale.

«Ensuite, il est rare qu'un projet arrive à son terme sans avoir été considérablement modifié par le Parlement. Le modèle suisse, basé sur un fort consensus, est davantage fait pour gérer la quille, si ce n'est pour gérer l'inertie, que pour réformer. Prendre des décisions très rapides est parfois nécessaire, mais c'est impossible pour nous en Suisse». Au total, un système frustrant pour qui veut aller vite et réformer.

«Ce n'est pas tant la perte d'attractivité que le contexte qui a changé ces 20 à 30 dernières années», estime pour sa part Andrea Pilotti, maître d'enseignement à la faculté de Sciences politiques de l'Université de Lausanne. Un changement de contexte qui a mené, selon le politologue, «à changer aussi les exigences liées au recrutement des futur·e·s hommes et femmes appelé·e·s à siéger dans le gouvernement fédéral». Avec des exigences selon lui «plus contraignantes», le réservoir potentiel de candidats et candidates s'est réduit.

Par exigences plus contraignantes, Andrea Pilotti fait référence à la capacité d'être «un/e bon/bonne gestionnaire, mais aussi à avoir une capacité prospective, permettant d'anticiper les défis futurs, tout en composant avec un monde de la communication digitale grandissant, une polarisation politique accrue de la politique suisse et un contexte international marqué par différentes crises».

Des éléments qui, selon le chercheur, peuvent «décourager» certaines candidatures, non pas tant en raison de la perte d'attractivité de la fonction, estime-t-il, que du durcissement des critères de recrutement, «en partie nouveaux et plus contraignants, à remplir désormais dans un contexte socio-économique plus instable».

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