La fête est finie
Comment les petits festivals suisses survivent-ils?

En Suisse romande, trois petits festivals racontent trois histoires opposées. Isteria s’est arrêté fin 2025, Orion s’apprête à lancer sa première et Yaléo réunit 400 personnes dans un jardin. Entre hausse des coûts et budgets serrés, chacun cherche sa façon de survivre.
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Pour les petits festivals, durer tient à un équilibre délicat, celui de savoir jusqu’où grandir sans devenir trop grand.
Photo: Marco Lopez @exploremarco
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Camille BertholetTeam Lead Vidéo & Social Media Production

Depuis la pandémie, les temps sont durs pour les festivals en Suisse et «la moitié d’entre eux est menacée», alertait le mois dernier Thomas Dürr, considéré comme le plus grand organisateur de concerts du pays. Les cachets s’envolent, les coûts techniques explosent et les festivals jettent l’éponge les uns après les autres, comme le Zürich Open Air, Stars of Sounds à Aarberg (BE) ou encore Hive Air à Wohlen (AG). Un diagnostic qui inquiète: plus des trois quarts des petits festivals suisses regroupés au sein de l’association Petzi disent subir de lourdes pressions financières.

En Suisse romande, si l’été semble avoir été plus clément, il suffit de gratter un peu pour retrouver la même fragilité. Mais tous les festivals ne jouent pas dans la même cour. Face aux grands rendez-vous comme Paléo, les plus petits composent avec moins de moyens, beaucoup de bénévolat et peu de marge pour encaisser les imprévus. Alors, est-il encore possible pour un petit festival de naître, de grandir et surtout de durer?

Quand la fête est finie

Quatre éditions, quatre étés puis… plus rien. Le festival Isteria, né en 2022 dans l’élan d’une bande d’amis tout juste sortis du gymnase, s’est éteint fin 2025. Sur le papier pourtant, tout allait bien: l’équipe organisatrice était passée d’une vingtaine de bénévoles à plus de 70. Mais grandir a un prix.

«Faire tenir un festival sur quatre ans, c’est un défi assez compliqué [...] Ça nécessite beaucoup d'argent. Il faut qu’on soit à des remplissages de 80%, 90% pour atteindre notre rentabilité», résument Eliott Perret et Gaëtan Pellarin, les deux directeurs.

A la quatrième édition, tout bascule. Isteria change de décor: nouveau lieu, passage en intérieur, rendez-vous en octobre et fin du prix libre. Le festival pèse alors plus de 300’000 francs et termine l’année avec un déficit d’environ 15% de son budget.

Avec le recul, les organisateurs estiment que ces changements ont pesé sur la fréquentation. À cela s’ajoutent la fin des études et l’entrée dans la vie professionnelle, difficilement compatibles avec un tel engagement bénévole:

«Ces instabilités sont devenues trop grandes par rapport à ce qu’on est capable de faire bénévolement.» Le bébé d’Eliott et Gaëtan a grandi vite, peut-être trop. Quatre ans plus tard, la fête est finie.

Les premiers pas d’Orion Festival

A Bernex (GE), les derniers préparatifs s’achèvent au rythme de la fin de l’été. Dans moins d’un mois, une vingtaine d’amis lanceront la première édition d’Orion Festival, une idée née un soir sur leur groupe WhatsApp. Le budget actuel représente trois fois leur estimation de départ, de quoi donner des sueurs froides aux organisateurs tout au long de l’année: «On apprend à gérer une immense somme d’argent [...] Jusqu’à un mois, on était loin de rentrer dans nos objectifs budgétaires», avoue Mickael Schnetzler, co-président de l’association Orion Festival.

Pour réunir cette somme, il faut convaincre. Et pour une première édition, l’exercice est loin d’être évident. «On n’a pas d’images, pas de photos, pas de chiffres.» Côté sponsoring, sur une centaine de mails envoyés, seules deux ou trois réponses arrivent parfois. Alors il faut insister, défendre son projet et «aller toquer aux portes». Une persévérance qui a fini par payer. Après des mois à porter le projet, l’équipe s’apprête enfin à le voir prendre vie.

Et pour limiter les risques, Orion a choisi de sécuriser l’essentiel de son budget avant même que la première note de musique ne résonne au parc des Molliers. Au total, 45% du financement provient de subventions publiques, 30% du sponsoring et 7% de dons. Les recettes réalisées durant le festival ne devraient, elles, représenter qu’une petite partie du financement total. Une stratégie prudente pour un festival qui a jusque-là dû convaincre sur papier. Dans quelques semaines, il faudra faire ses preuves sur scène.

Yaléo: le festival dans le jardin

Pas de comité de vingt personnes, pas de levée de fonds à six chiffres, mais six frères et sœurs, leurs parents et un jardin à Rolle. Imaginé pendant le Covid, alors que le Paléo avait dû être annulé, Yaléo se présente comme sa petite sœur. Au départ, une cinquantaine de personnes traversent le portail de la maison familiale et, quelques années plus tard, elles sont jusqu’à 300 à 400 par soir.

«On s’est dit: ça va être une grande fête [...] le fait que ce soit public, ça demande juste des autorisations et plus d’admin que ce qu’on pensait», explique Franka Vaartjes, membre du comité d’organisation. Il faut prévoir les risques, obtenir les autorisations et y consacrer beaucoup de temps. Mais pour elle et sa famille, monter un festival reste à portée de main: «Si ces deux éléments [le temps et l’énergie] sont réunis, finalement c’est assez accessible.»

Pour ce festival à taille humaine, l'ambition n'a jamais été de s'enrichir, mais de rentrer dans ses frais en payant correctement les artistes. Perte de quelques centaines de francs les deux premières années, équilibre les deux suivantes, puis un bénéfice de 2000 francs à la cinquième édition, une somme aussitôt reversée à deux familles gazaouies.

Le secret, c'est de rester petit et de jouer à domicile: le jardin limite les coûts, la maison simplifie tout et le bar fait rentrer l'essentiel de l'argent. «C'est vraiment le bar qui rapporte le plus», résume Franka Vaartjes. Pour l’instant, Yaléo continue de grandir dans son jardin d’enfance. Jusqu’au jour, peut-être, où celui-ci deviendra trop petit.

Faire vivre un festival, c’est un peu comme élever un enfant

Isteria, Orion et Yaléo n’ont ni la même taille, ni la même histoire, ni le même avenir. Mais derrière ces trois modèles se dessine la même fragilité, faite de coûts qui grimpent, de beaucoup de bénévolat et de peu de marge pour se tromper. Pour les petits festivals, durer tient alors à un équilibre délicat, celui de savoir jusqu’où grandir sans devenir trop grand.

Trois histoires ne suffisent pas à mesurer l’ampleur de la crise. Mais organiser un festival ressemble de plus en plus à élever un enfant. Ça coûte cher, ça grandit parfois plus vite qu’on ne le voudrait et ça ne tient debout qu’avec du temps, de l’énergie et beaucoup d’amour.

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