Marvin Urech, 22 ans, et Verdàn Deliz, 21 ans, étudient le génie mécanique, l’un à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, l’autre à celle de Lausanne. Tous deux rêvent de devenir astronautes. C’est pourquoi ces jeunes hommes participent pendant deux semaines, aux côtés de sept autres étudiants, à une mission lunaire simulée dans le Gothard.
«Dans un espace très restreint, en isolement total, sans internet, sans famille, ni amis. Mener cette vie d’astronaute, c’est magique!» déclare Verdàn. Marvin ajoute: «Pour moi, cette mission n’était pas seulement une expérience scientifique, mais aussi une expérience intense en interaction avec d’autres personnes qui m’a confronté aux exigences technologiques pour réussir et, bien sûr, à mes propres limites.»
Le paysage aride du Gothard, avec ses blocs de granit, donne l’impression d’une nature sauvage, intemporelle et primitive. Dans les entrailles de ce lieu, le silence, la roche et des décennies d’histoire militaire se rencontrent. C’est ici, en juillet, que l’avenir de l’astronautique a été mis à l’épreuve. Dans l’ancienne forteresse de Sasso San Gottardo, datant de la Seconde Guerre mondiale, neuf étudiants issus du Space Center de l’EPFL vivent comme sur une base lunaire.
«Le projet Asclepios, lancé en 2019 à l’EPFL, est la première mission spatiale analogique au monde entièrement organisée par des étudiants», explique Joseph Hong, membre de l’équipe de direction du projet. Sur plus de 200 candidats, neuf se sont qualifiés au terme d’une phase de recrutement qui a duré plusieurs mois.
La vie selon le plan de mission
Ce qui a le plus surpris Marvin Urech, de Niederrohrdorf (AG), ce n’est ni l’isolement, ni l’austérité, ni même l’exiguïté. «J’ai été étonné de voir à quel point tout s’est déroulé sans accroc.» Verdàn Deliz, de Lussy-sur-Morges (VD), ajoute: «Malgré des conditions difficiles, au lieu de crises et de conflits, nous avons connu une entente étonnamment bonne.»
Et ce, même dans les moments difficiles. Marvin se souvient: «Nous devions fabriquer de petites briques à partir de poussière lunaire simulée. Cela semble plus facile en théorie qu’en pratique.» A l’aide d’une presse hydraulique et d’un four, les étudiants transforment le matériau en une brique solide. La première tentative échoue, car le mélange est trop sec.
Ce n’est qu’à la deuxième tentative, après deux heures, qu’ils y parviennent. «Nous avons résolu les problèmes de manière pragmatique, sans que l’ambiance se détériore», explique Marvin. Les missions en dehors de la base lunaire constituent un moment fort.
Par exemple un test de rover, au cours duquel un véhicule lunaire télécommandé explore une zone à la recherche d’objets cachés. «A cette occasion, nous avons dû, avec des gants épais, comme pour le snowboard, surmonter quelques problèmes techniques, desserrer des vis et changer des piles, dans des conditions aussi inconfortables que celles que l’on rencontrerait dans l’espace», explique Marvin.
Parfois, il regardait sa montre: «Il était 4h du matin en Suisse, mais pour moi, c’était l’après-midi.» Le corps doit s’adapter à un quotidien qui ne se fie pas à la lumière du jour, mais au déroulement de la mission. «Sur le plan mental, c’était l’un des plus grands défis», avoue Marvin.
La nourriture lyophilisée demande elle aussi un temps d’adaptation. Si l’on n’ajoute pas assez d’eau, cet aliment déshydrate le corps, explique-t-il. La première semaine, la transition est difficile. «Vers la fin, les pâtes bolognaise me semblaient presque aussi bonnes que de la nourriture ordinaire.» Verdàn éprouve plus de difficultés: «Je suis un épicurien. Certaines choses étaient bonnes, d’autres mauvaises. Mais toutes étaient beaucoup trop caloriques. Elles sont conçues pour les alpinistes. Cela me donnait des maux de tête.»
Recherches pour demain
Les urgences annoncées à l’improviste, qui testent la réaction de l’équipage, constituent un autre défi. Une fois, de l’ammoniac hautement toxique, souvent utilisé dans le domaine spatial, s’échappe.
Les hommes et les femmes doivent enfiler leur combinaison et leur masque à gaz, puis trouver et colmater la fuite. «Les procédures ont très bien fonctionné parce que nous nous étions souvent entraînés à ce genre de situations», indique Marvin. Et Verdàn d’ajouter: «Ces scénarios montrent à quel point le calme, la structure et la communication sont importants dans les situations extrêmes.»
Une expérience scientifique fascine particulièrement Verdàn et ce pour des raisons personnelles: «Une étude vise à mesurer le glucose dans le sang de manière totalement indolore, sans piqûre au bout du doigt.» Sa grand-mère étant diabétique, il précise: «Nous avons fait ici des expériences qui pourraient un jour aider ma grand-mère.» Une petite recherche menée par des étudiants qui changera peut-être le monde.
L’expérience mentale lors d’une mission lunaire est finalement au cœur de ce projet. En effet, beaucoup pensent que l’on se fatigue et que les performances des astronautes diminuent au cours de leur éprouvante mission.
Mais il s’avère que la réalité est tout autre. «La précision sur le simulateur de vol est restée stable et a même augmenté durant toute la durée de l’expérience», explique Marvin. Un entraînement rigoureux et une pratique intensive sont déterminants pour obtenir ce résultat.
La mission ne montre pas seulement ce qui est techniquement possible, mais aussi à quel point de jeunes adultes peuvent être résilients, capables d’apprendre en s’entraidant et en étant enthousiastes dans des situations extrêmes.
Pour Marvin et Verdàn, la mission n’est pas seulement un entraînement en vue d’une exploration spatiale, c’est aussi un aperçu de ce qui est réalisable au sein d’un groupe humain lorsque tous partagent le même objectif. Dans les entrailles sombres du Gothard, un bout de futur prend forme pendant quatorze jours. Pas sur la lointaine Lune, mais au plus près de ce qu’on peut vivre sur notre Terre.
Cet article a été publié initialement dans le n°38 de «L'illustré», paru en kiosque le 17 septembre 2026.
Cet article a été publié initialement dans le n°38 de «L'illustré», paru en kiosque le 17 septembre 2026.