En bref
- Les vagues de chaleur en Suisse, notamment en 2026, affectent la productivité au travail et augmentent les risques d'accidents, selon des experts
- Le changement climatique pourrait coûter plusieurs milliers de milliards à l'économie mondiale chaque année, avec des dommages déjà estimés à 50 milliards de dollars par an aux Etats-Unis
- Chaque tonne de CO₂ émise coûte au moins 120 francs à l'économie mondiale, et des innovations comme le ciment sans CO₂ pourraient réduire significativement les émissions
Madame Lint Barrage, avec la chaleur estivale, certains ont ressenti une baisse de concentration et de productivité au travail. Comment l'expliquer?
C'est très fréquent, lorsque les températures sont élevées, les performances professionnelles diminuent. Parallèlement, le risque d’accident augmente. Par exemple, des études montrent que les chauffeurs routiers sont moins concentrés au volant lorsqu’il fait chaud et provoquent davantage d’accidents.
Cette année, de nombreuses régions de Suisse ont connu un nombre de journées caniculaires sans précédent. Le changement climatique est-il donc néfaste pour notre performance économique?
En effet, si nous continuons ainsi, nous risquons de subir des pertes économiques considérables. La baisse de la productivité n’est qu’une des nombreuses conséquences négatives.
Des pertes de productivité généralisées
Quelles autres conséquences envisagez-vous?
Actuellement, en plus de la productivité au travail, nous considérons globalement la santé et l’agriculture comme les secteurs les plus à risques.
En ce qui concerne l’agriculture, le lien semble évident: plus de chaleur engendre moins de récoltes. Mais pourquoi la santé constitue-t-elle un risque économique?
Premièrement, la chaleur entraîne une augmentation du nombre de décès. Cela se traduit par une perte de main-d’œuvre et une baisse de la consommation. Mais la société accorde également une grande valeur à la vie en soi. La chaleur est donc destructrice de valeur. Deuxièmement, la chaleur nous rend malades et entraîne des absences au travail. Et troisièmement, les coûts de santé augmentent. Ce phénomène est massivement sous-estimé dans la plupart des études. Pour la Suisse, je considère que c’est particulièrement important, car les coûts de santé y sont de toute façon élevés.
Pression sur les dépenses de santé
Faut-il craindre un choc des primes lié au climat?
Les dépenses de santé n’explosent pas, mais augmentent lentement. C’est pourquoi je parlerais plutôt d’une hausse des primes liée au climat que d’un choc. C’est généralement le cas avec le changement climatique. Les changements s’opèrent insidieusement, mais peuvent coûter plusieurs milliers de milliards de dollars à l’économie mondiale au long terme.
La Suisse, avec son climat tempéré, ne pourrait-elle pas tirer un avantage économique du changement climatique?
Il existe en effet des estimations selon lesquelles la Suisse pourrait sortir gagnante du changement climatique. Toutefois, je resterais très prudente à ce sujet. De nombreux coûts ne sont pas encore pris en compte dans les estimations actuelles, notamment les feux de forêt, qui peuvent causer des dégâts considérables et nuire à la santé.
Une menace directe pour les finances publiques
Vous mettez également en garde contre un trou dans les caisses de l’Etat lié au climat. A quoi devons-nous nous attendre?
Là aussi, ce point est complètement sous-estimé à l’heure actuelle. En effet, le budget de l’Etat en pâtit doublement. Les dépenses liées aux catastrophes naturelles, aux infrastructures et à la santé augmentent. Et en raison de l’aggravation des risques naturels, les Etats doivent payer des intérêts plus élevés sur leur dette. En outre, la baisse des bénéfices et des salaires, ainsi que la destruction de biens immobiliers, peuvent peser sur les recettes fiscales. Les premières estimations pour les Etats-Unis viennent d’être publiées: elles évaluent à 50 milliards de dollars par an les dommages que le changement climatique inflige d’ores et déjà au budget de l’Etat.
La protection du climat n’est pas non plus gratuite.
De nombreuses mesures de protection du climat coûtent moins cher que les conséquences climatiques qu’elles permettent d’éviter. Certaines peuvent même générer des bénéfices, notamment grâce à des technologies innovantes. En gros, chaque tonne de CO2 que nous émettons coûte au moins 120 francs à l’économie mondiale. Si nous évitons donc d’émettre une tonne pour 120 francs, cela en vaut la peine. De plus, plus le climat se réchauffe, plus les coûts économiques augmentent rapidement.
Existe-t-il encore des mesures peu coûteuses que nous n’avons pas mises en œuvre?
Oui, beaucoup.
Miser sur l'innovation et la régulation
Lesquelles?
Le système d’échange de quotas d’émission, qui a fait ses preuves, pourrait encore être étendu en Suisse. Il incite les entreprises à réduire leurs émissions de CO2 là où cela est le plus efficace pour elles. Parallèlement, il favorise l’innovation: le nombre de brevets portant sur des technologies à faibles émissions de CO2 a augmenté en Chine et en Europe depuis la mise en place du système d’échange de quotas d’émission. La Suisse devrait encourager davantage ce type d’innovations. A lui seul, le ciment sans CO2 qui fait également l’objet de recherches en Suisse, pourrait permettre de réduire les émissions mondiales de CO2 de plus que ce que le pays tout entier émet.
La Suisse n’a donc pas besoin de réduire ses propres émissions de CO2?
Si. Comme je l’ai dit: chaque tonne de CO2 économisée a un effet positif, peu importe où elle l’est.
Vous vous penchez de manière intensive sur les conséquences négatives du changement climatique. Comment évitez-vous la panique climatique?
Le sujet peut en effet être déprimant. Mais j’essaie de me concentrer sur les progrès: il y a 15 ans, de nombreux modèles tablaient encore sur une hausse des températures de plus de quatre degrés d’ici la fin du siècle. Aujourd’hui, la plupart des prévisions se situent entre 2,5 et 3,5 degrés. C’est une différence considérable. Certes, nous devons encore faire beaucoup plus et nous ne sommes pas encore sur la bonne trajectoire de réduction. Mais la direction générale est la bonne.