En bref
- En Norvège, près d’une voiture sur trois est électrique et près de 95% des nouvelles immatriculations le sont. Une avance spectaculaire sur la Suisse, favorisée par une fiscalité très incitative. Mais ce modèle repose aussi sur une particularité majeure: la Norvège reste l’un des grands exportateurs européens de pétrole et de gaz, dont les revenus ont fortement renforcé les finances publiques du pays.
C’est la rentrée parlementaire, les votations fédérales approchent et les mobilisations climatiques reprennent. Dans ce contexte, les écologistes remettent naturellement la politique énergétique et climatique au centre du débat.
Albert Rösti, conseiller fédéral chargé notamment de l’énergie et des transports, constitue une cible toute désignée. Mais parmi les exemples avancés pour montrer la voie à suivre, celui de la Norvège mérite que l’on s’y attarde un peu. Surtout que c’est celui qu’a choisi Lisa Mazzone sur les ondes de la RTS ce lundi matin.
Car, sur le papier, le succès norvégien de la voiture électrique est spectaculaire. A la fin de 2025, environ 945’000 voitures entièrement électriques circulaient dans le pays, soit 32,2% du parc automobile. En Suisse, leur part atteignait un peu plus de 5%. Proportionnellement, la Norvège compte donc environ six fois plus de voitures électriques dans son parc que la Suisse.
L’écart est encore plus impressionnant lorsqu’on regarde les voitures neuves. En 2025, 94,7% des nouvelles voitures particulières immatriculées en Norvège étaient entièrement électriques, contre 22,7% en Suisse. Autrement dit, la voiture thermique est devenue presque marginale dans les ventes de véhicules neufs norvégiens.
L'avantage fiscal norvégien
Cette différence ne tombe évidemment pas du ciel. Elle s’explique largement par une politique fiscale extrêmement favorable aux véhicules électriques et, inversement, très pénalisante pour les voitures thermiques.
Une simulation permet d’en mesurer l’ordre de grandeur. Prenons deux véhicules comparables, d’une valeur hors taxes de 50’000 francs, parcourant 150’000 kilomètres sur dix ans.
En Suisse, l’essentiel de l’avantage économique de l’électrique provient de son coût énergétique inférieur. Avec les hypothèses retenues, le coût cumulé ressort à environ 64’000 francs pour l’électrique, contre 75’500 francs pour l’essence, soit un avantage d’un peu plus de 11’000 francs.*
En Norvège, l’écart devient beaucoup plus important. L’électrique bénéficie encore d’un régime de TVA favorable et, surtout, échappe à une grande partie des taxes qui frappent les voitures thermiques en fonction de leur poids et de leurs émissions de CO₂. Les barèmes fiscaux norvégiens 2026 confirment cette forte différenciation entre motorisations.
La guerre aux voitures thermiques
Dans notre simulation, le coût total sur dix ans se situe autour de 63’000 francs pour l’électrique, contre près de 110’000 francs pour l’essence. L’avantage peut ainsi dépasser 45’000 francs et augmenter encore pour certains automobilistes bénéficiant de réductions sur les péages.
Il faut naturellement prendre ces chiffres pour ce qu’ils sont: une simulation et non une moyenne officielle. Le résultat varie fortement selon le modèle choisi, son poids, ses émissions de CO₂, le prix de l’essence et de l’électricité, le kilométrage annuel ou encore l’utilisation des routes à péage.
Mais l’ordre de grandeur illustre bien le mécanisme: la Norvège ne s’est pas contentée de rendre la voiture électrique moins coûteuse à utiliser. Elle a profondément modifié le rapport de prix entre électrique et thermique dès l’achat. C’est ce qui explique en grande partie la domination actuelle de la voiture électrique dans les immatriculations norvégiennes.
Vertueux, mais pas dans les exportations
Mais le cas norvégien devient beaucoup plus intéressant lorsqu’on se demande comment le pays a pu se permettre, pendant des années, une politique fiscale aussi généreuse.
Il faut d’abord préciser que l’on parle surtout ici d’avantages fiscaux plutôt que de subventions directement versées aux automobilistes. La Norvège a renoncé à percevoir une partie importante de la TVA et de la taxe d’immatriculation sur les véhicules électriques. À l’inverse, elle taxe lourdement les voitures thermiques, notamment en fonction de leur poids et de leurs émissions. C’est là qu’apparaît le paradoxe énergétique norvégien.
A l’intérieur du pays, la consommation énergétique est fortement électrifiée. En 2025, la consommation finale d’énergie de la Norvège atteignait environ 212 TWh, dont 117,8 TWh sous forme d’électricité. Plus de la moitié de l’énergie finale consommée dans le pays est donc électrique.
Cette électricité est elle-même très largement renouvelable, grâce principalement à l’hydroélectricité. Cette abondance d’électricité bas carbone a facilité l’électrification de nombreux usages, notamment le chauffage et les transports. Mais cette image ne raconte qu’une partie de l’histoire.
Le fossile pour financer l'électrique
La Norvège demeure parallèlement l’un des grands producteurs et exportateurs de pétrole et de gaz en Europe. En 2025, ses exportations énergétiques ont atteint environ 2380 TWh. Sur ce total, 1194,2 TWh provenaient du gaz naturel et 1150 TWh du pétrole et des produits pétroliers. Ensemble, les hydrocarbures représentaient ainsi environ 98,5% de ses exportations énergétiques. Le contraste est saisissant: la consommation intérieure norvégienne repose largement sur une électricité renouvelable, tandis que l’immense majorité de l’énergie vendue à l’étranger reste fossile.
Il serait toutefois incorrect d’affirmer que chaque baril de pétrole vendu finance directement une voiture électrique. Les recettes de l’Etat provenant des activités pétrolières et gazières sont versées au Government Pension Fund Global, le gigantesque fonds souverain norvégien. Les transferts du fonds vers le budget de l’État sont décidés par le Parlement et encadrés par une règle budgétaire fondée, à long terme, sur un rendement réel attendu de 3%.
Le lien est donc indirect, mais il est réel sur le plan de la capacité financière de l’Etat. Des décennies d’exploitation pétrolière et gazière ont donné à la Norvège une puissance budgétaire exceptionnelle.
La rente gazo-pétrolière
Cette richesse lui a permis de supporter pendant longtemps des politiques fiscales particulièrement coûteuses, notamment pour accélérer l’adoption de la voiture électrique. C’est là tout le paradoxe norvégien: le pays décarbone rapidement une partie importante de sa propre consommation, dispose d’un parc automobile de plus en plus électrique et peut se présenter comme un laboratoire de la transition énergétique.
Mais, dans le même temps, il continue de tirer une richesse considérable de la production et de l’exportation de pétrole et de gaz vers le reste de l’Europe. La Norvège montre donc incontestablement qu’une électrification massive du parc automobile est possible. Mais lorsqu’on la cite comme modèle, il faut aussi rappeler les conditions très particulières qui ont rendu cette transition possible: une électricité abondante et largement renouvelable, une fiscalité automobile extrêmement incitative et, en arrière-plan, l’une des plus importantes rentes pétrolières et gazières du continent.
*Ces montants sont une simulation et non des statistiques officielles. Ils dépendent notamment du prix du véhicule, de la consommation et des prix de l’électricité et de l’essence.