Fan zone ou pas fan zone? Genève n’aurait toujours pas trouvé de réponse définitive à cette question, un mois et demi avant le coup d’envoi de la polémique coupe du monde de football 2022 au Qatar.
Jeudi, le conseil municipal a voté une enveloppe de 20’000 francs, destinés à une campagne de sensibilisation sur les enjeux sociaux et environnementaux en marge de l’événement, annonçait Léman Bleu sur son site web. Notamment pour rappeler que, selon les diverses ONG, plus de 6500 ouvriers auraient perdu la vie en construisant les infrastructures: des stades climatisés en plein hiver dans le désert. «[…] Les messages publicitaires ont un rôle subliminal et c’est la responsabilité de la ville que de les faire passer», a avancé Valentin Dujoux, municipal vert, dans les colonnes du média genevois. La forme exacte que prendrait la campagne n’est pas encore connue. Faute d’avoir réussi à faire annuler l’événement avec une pétition en septembre, des élus du gauche ont en effet poussé la mesure au conseil municipal.
N’est-ce pas un acte de parade, qui plus est un peu macabre? Imagez: vous adorez le foot. Votre équipe favorite vient de marquer le but décisif. Aux côtés de vos amis ou compatriotes, vous faites sauter le bouchon de la bouteille, criez de joie, riez de bon cœur… Face à des images de Qataris exploités, ou à des messages rappelant le nombre de morts qu’a coûté votre joie sportive. Votre cerveau, habitué à des milliers d’images choc par jour, fera très probablement rapidement abstraction de cette triste partie du spectacle. Et qu’en est-il du respect envers les victimes au Qatar, face à une scène qui suinte l’hypocrisie?
Bien qu’elle soutienne la campagne voulue par son parti, l’élue municipale socialiste Joëlle Bertossa admet que les supporters ne seront peut-être pas extrêmement disposés à songer à la misère du monde dans de telles circonstances: «Toute sensibilisation est bonne à prendre. Après, il est clair que les personnes venues s’amuser dans cette fan zone ne seront peut-être pas mentalement disponibles pour…» Et d’ajouter: «La campagne n’a pas pour vocation d’être du green washing. Mais il est vrai qu’il y a une certaine innocence là-dedans.»
Annulé, pas annulé?
Contacté, Frédéric Hohl, organisateur de la fan zone et élu PLR au Grand conseil, ne mâche pas ses mots: «Si nos politiques avaient plus de courage, ils s’occuperaient plutôt de se battre directement contre la FIFA et l’UEFA. Je pense que cette campagne de sensibilisation, financée par le contribuable à hauteur de 20’000 francs, ne servira qu’à se donner bonne conscience…»
Plus généralement, l’entrepreneur et politicien est inquiet. «Les coupes du monde suscitent toujours un peu de polémique. Mais, là, c’est une tout autre dimension…» Il confie être toujours plus harcelé sur la Toile. Si, pour l’heure, les menaces se cantonnent à la sphère virtuelle, il craint qu’elles ne s’intensifient et ne se concrétisent à l’approche du championnat.
Si la pression continue de monter, Frédéric Hohl n’exclut d'annuler l'événement: «Dans un tel climat, nous risquons de nous retrouver avec la dame du stand des hot dogs qui se fait casser la figure par des manifestants, alors qu’elle n’a demandé qu’à travailler. Ça nous fait un peu peur. Nous sommes donc en train d’effectuer une pesée d’intérêts… Tout est encore ouvert. Si, chaque jour, cela devient de plus en plus compliqué, je ne vais peut-être pas maintenir l’événement dans sa forme actuelle, il en va de notre sécurité.»
A-t-il déjà été intimidé en personne, a-t-il reçu des lettres anonymes? «Pas encore, mais je pense que ça ne saurait tarder. Ce qui se passe au Qatar, ça sort complètement de mon domaine de compétences. Et pourtant, mes collègues et moi recevons beaucoup de menaces. Ça devient vraiment méchant: on est des pollueurs, les homosexuels pendus au Qatar et les milliers de morts, c’est aussi de ma faute…»
Du fair-play s’il vous plaît
Pourtant, la gauche institutionnelle a elle-même laissé tomber la bataille pour le bannissement de la fan zone, après avoir pesé les conséquences qu’aurait cette dernière sur le tissu économique local. Joëlle Bertossa confirme: «Des élus de gauche se sont rendus compte que demander l’annulation coûterait effectivement trop cher au contribuable. Donc, plutôt que de ne rien faire du tout, il y a la volonté de sensibiliser.»
L’élue socialiste, qui avait, à l’origine, soutenu la pétition pour l’annulation, ne craint-elle pas des remous et incivilités en tous genres entre les supporters et de potentiels manifestants, qui descendront probablement (et à l’image des coupes du monde précédentes) dans la rue dès le coup d’envoi? «Quoiqu’il arrive, j’espère que tout le monde sera fair-play. Si la fan zone est maintenue, je souhaite que les visiteurs et les commerçants ne soient pas importunés. Il serait hypocrite et inutile d’interpeller ces personnes sur place.» Tout comme leur coller des images d'enfants-ouvriers squelettiques et tristes sous le nez?