Martin Julen aura bientôt 98 ans
Le premier vainqueur d'Adelboden ne veut pas devenir centenaire

À bientôt 98 ans, Martin Julen reste un témoin vivant de l’histoire du ski à Adelboden. Premier vainqueur FIS au Chuenisbärgli, le Valaisan regarde aujourd’hui le ski avec lucidité, foi et détachement.
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En janvier 1955, Martin Julen a triomphé lors de la première course internationale à Adelboden.
Photo: ATP/RDB

Dans les 71 ans d’histoire des courses internationales de ski à Adelboden, seules deux familles ont vu un père et son fils monter sur le podium du Chuenisbärgli. Le Vorarlbergeois Hubert Strolz n’a jamais gagné en Coupe du monde, mais le champion olympique de combiné 1988 est monté à quatre reprises sur le podium du grand classique de l’Oberland bernois entre 1984 et 1987 (deux fois deuxième, deux fois troisième).

Son fils Johannes Strolz y a décroché en 2022, juste avant sa moisson olympique à Pékin (or en combiné, argent en slalom), l’unique victoire de sa carrière en Coupe du monde lors du slalom d’Adelboden. Parmi les grands rivaux de Strolz père figurait Max Julen. Le spécialiste du géant, originaire de Zermatt, est devenu champion olympique en 1984 à Sarajevo, avec son frère Franz comme responsable du matériel.

L’hiver précédent, il avait terminé deuxième à Adelboden, derrière son ami valaisan Pirmin Zurbriggen et devant le Fribourgeois Jacques Lüthy. Le père de Max, Martin Julen, avait lui aussi vécu une première historique sur cette piste: six ans avant la naissance de son fils, il s’était imposé en 1955 lors de la toute première course FIS disputée au Chuenisbärgli. En slalom, le fils d'un paysan avait devancé le Français Adrien Duvillard et le champion du monde neuchâtelois Georges Schneider.

Le fêtard qui n’en était pas un

Alors que Schneider est décédé à seulement 38 ans lors d’un accident de chasse et que Duvillard s’est éteint à 82 ans, Martin Julen circule encore à vélo dans sa commune, à deux mois et demi de son 98e anniversaire. «Je me sens aujourd’hui beaucoup plus en sécurité à vélo qu’à pied lorsque je vais au magasin du village ou à l’église», explique-t-il.

Les souvenirs de son succès fondateur à Adelboden se sont estompés. «Je ne me rappelle plus précisément le déroulement de la course. Mais je crois que j’étais déjà en tête après la première manche et que cette victoire avait une valeur particulière, car c’était mon premier succès international. Le week-end suivant, j’ai aussi gagné le slalom de Wengen, et le même hiver je me suis encore imposé à Sun Valley.»

Il n’a jamais vraiment célébré ses grandes victoires. «Je n’ai jamais été un grand fêtard, plutôt quelqu’un d’introverti. Je me réjouissais intérieurement, puis je partais très sobrement disputer les courses du Lauberhorn.»

«Loïc Meillard fera comme moi»

Ce week-end, le plus âgé de nos héros du ski sera assis dans son salon du Martinihof aux côtés de son épouse Trudi, 92 ans, devant la télévision, lorsque Adelboden vibrera pour le géant et le slalom. «Je ne suis plus le ski avec la même intensité qu’il y a trois ans, mais je regarde presque toujours les épreuves techniques», explique-t-il. Pas toujours jusqu’au bout. «Au début de la deuxième manche, je m’endors souvent. Mais ma femme sait qu’elle doit me réveiller avant que les dix meilleurs de la première manche ne s’élancent.»

Malgré la onzième place de Loïc Meillard mercredi soir lors du slalom de Madonna di Campiglio, il attend beaucoup du champion du monde de slalom: «La technique de Loïc est absolument géniale. Et c’est pour cela que je crois qu’il gagnera, comme moi en 1955, les slaloms d’Adelboden et de Wengen».

La tache noire

Quand Martin Julen pense à Adelboden, ce n’est pas seulement le sport qui lui réchauffe le cœur. «Ce lieu est aussi spécial pour notre famille parce que mon fils Max y est monté deux fois sur le podium et qu’il y a rencontré son épouse Karin.»

Karin et Max Julen ont donné à Martin deux petits-fils. Et c’est là que se situe le chapitre le plus sombre de la vie du grand seigneur du ski suisse: son petit-fils Marc est décédé à 23 ans des suites d’une maladie cardiaque. «Ma femme et moi avons accompagné Marc de très près durant sa maladie. Cela nous a causé d’immenses douleurs. Mais notre foi en Dieu nous a aidés à les supporter.»

Pas pressé d’avoir 100 ans

Ce fervent catholique affiche aujourd’hui moins de joie de vivre. «Je ne veux pas me plaindre, j’ai été épargné par les maladies graves. Mais j’entends très mal, je n’ai plus skié depuis deux ans. L’été dernier, pour la première fois depuis des décennies, je n’ai pas joué une seule fois au golf. Les jambes, le corps se fatiguent vite. Je dors entre 13 et 15 heures par jour. Je ressens mon âge de plus en plus.»

Franz Julen, devenu après sa carrière de technicien un manager hors pair de Pirmin Zurbriggen et Vreni Schneider, aimerait offrir un cadeau particulier à son père pour ses 100 ans. En tant que président du comité d’organisation, il met actuellement tout en œuvre pour que la descente rénovée du Gornergrat fasse son entrée au calendrier de la Coupe du monde en mars 2028.

Mais Martin Julen ne donne pas l’impression de vouloir atteindre ce cap symbolique: «Ma plus grande fierté n’est pas le ski, mais la famille. Ma mission est accomplie. Je suis prêt pour le passage vers l’éternité, auprès du bon Dieu».

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