Blick: Monsieur Jurendic, vous êtes en poste depuis moins d’un mois et voilà déjà les premières turbulences. Imaginiez-vous des débuts aussi mouvementés
Marinko Jurendic: Celui qui pensait que cette fonction serait tranquille… (Sourire). Dans le football, il se passe toujours quelque chose, parfois très rapidement. Pour moi comme pour les autres, l’essentiel est de garder son calme, d’avoir une vision complète de la situation, d’agir avec discernement et de discuter directement des choses ensemble. J’insiste beaucoup sur ce mot: ensemble. C’est aussi de cette manière que j’aborde ces situations.
Noah Okafor a annoncé cette semaine, avec fracas, sa retraite internationale. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné dans ce dossier?
De manière générale, je tiens à préciser que ma façon de faire n’est pas de régler ce genre de choses sur la place publique. Concernant précisément le cas de Noah Okafor, nous avons tous été surpris et déçus par le moment choisi et la manière dont cela a été communiqué. Mais il faut savoir qu’une grande partie de l’histoire remonte à avant mon arrivée à l’ASF. Pour moi, il est important que nous discutions de ce genre de sujets en interne et que nous en tirions les conclusions nécessaires.
Quel rôle avez-vous joué dans le dossier Okafor?
Ce n’est pas à moi de m’attribuer un rôle que je n’ai pas eu. Comme je l’ai déjà mentionné, cette affaire avait commencé bien avant mon entrée en fonction. Depuis mon arrivée à l’ASF, je discute avec les personnes concernées et j’essaie de comprendre précisément les choses. Cela fait partie de ma mission.
La question des joueurs binationaux fait également parler avec le cas d'Alessandro Romano (20 ans), qui, selon les informations de Blick, a choisi l’équipe nationale italienne. Le Congo a de son côté exercé une forte pression sur le buteur du FC Sion Winsley Boteli, avant que celui-ci choisisse la Suisse.
Il faut considérer cette question avec nuance. Tout d’abord, le fait que notre équipe A se soit rapprochée du sommet international ces dernières années récompense le travail accompli par l’ensemble des acteurs du football suisse. Cela signifie que nous disposons de beaucoup de qualité au sein de notre équipe A. Il est également évident que la concurrence pour attirer les meilleurs talents devient de plus en plus intense et commence toujours plus tôt. Et la Suisse compte de nombreux jeunes talents dotés d’un potentiel international. À cela s’ajoute le fait qu’environ 75% des joueurs de nos équipes nationales masculines possèdent actuellement deux passeports ou davantage. Ce sont des réalités qui nous placent face à des défis auxquels nous devons trouver des solutions.
La décision de Romano doit faire mal à l’ASF. Les Italiens ne tarissent pas d’éloges à son sujet.
Bien sûr qu’une telle décision nous fait mal. Alessandro Romano est un joueur extrêmement intéressant, un stratège, très sûr techniquement, doté d’une excellente vision du jeu, et il est passé par toutes les sélections juniors de l’ASF. Nous devons respecter sa décision. Elle est aussi toujours le résultat d’un processus. Mais, pour moi, il s’agit moins de regarder en arrière. L’essentiel est d’en tirer rapidement les enseignements pour l’avenir, notamment concernant les joueurs qui partent très jeunes à l’étranger. Et comme je l’ai déjà dit, je suivrai cela de très près.
La passerelle vers l’équipe de Suisse A est-elle suffisamment ouverte?
Dans le football de club, j’ai toujours dit ceci: nous pouvons avoir la meilleure gestion des talents possible, si la passerelle vers le sommet n’existe pas, nous avons un problème. C’est ainsi que l’on gagne en crédibilité. Avec un, deux ou trois jeunes de plus dans le groupe, est-ce que le résultat bascule pour autant? Il faut toujours trouver l’équilibre entre le succès à court terme et le développement des joueurs à long terme. Nous devons parvenir à une situation dans laquelle tout le monde dispose d’une orientation claire et partage une compréhension commune, puis appliquer cela de manière cohérente.
Qui en décide? Le sélectionneur national?
La décision sportive concernant la composition de l’équipe et les convocations relève exclusivement du sélectionneur national. Je dois néanmoins pouvoir discuter avec Murat Yakin et, actuellement encore, Pierluigi Tami de la manière dont la planification de l’équipe nationale est précisément envisagée. Dans le football, nous sommes en permanence confrontés au changement. Nous devons le gérer tout en maintenant l’équipe et le staff à un niveau élevé. C’est peut-être le plus grand défi de tous. Je mène actuellement différentes discussions afin de comprendre le plus rapidement possible où nous en sommes et de faire valoir mon point de vue lorsque la situation l’exige.
Vous auriez pu rejoindre le City Group ou rester en Bundesliga. Pourquoi avez-vous malgré tout choisi l’ASF?
Par respect, je ne souhaite pas commenter publiquement ce genre de sujets. Le football suisse et ce pays m’ont énormément apporté jusqu’ici dans ma vie. L’occasion s’est maintenant présentée de rendre quelque chose en retour et de mettre au service de notre pays les expériences que j’ai pu acquérir ces dernières années dans différentes fonctions et organisations, en Suisse comme en Allemagne. Au bout du compte, tout repose sur les personnes avec lesquelles on travaille et avec lesquelles on développe un lien. Est-ce que je peux travailler avec elles? Est-ce que nous pouvons faire bouger les choses ensemble? Peter Knäbel en est un exemple. Nous avions déjà travaillé ensemble à l’ASF il y a plusieurs années. Cette relation de confiance est immédiatement revenue. Il y a également eu d’autres sollicitations intéressantes, voire des offres séduisantes. Mais mon passage à Augsbourg sans ma famille m’a aussi marqué. Lorsque la possibilité de rejoindre l’ASF s’est dessinée, il m’est rapidement apparu évident que je voulais participer à la prochaine étape du développement du football suisse.
L’ASF est un immense paquebot, où les changements de cap prennent du temps. Des semaines comme celle-ci ne sont pas forcément habituelles. Comment vous adaptez-vous après le quotidien très dynamique de la Bundesliga?
L’ASF est certes un grand paquebot, mais il est plutôt maniable et également attractif (Rires). Notre quotidien est dynamique et exigeant. Il est évidemment totalement différent de celui de la Bundesliga. Mais regardez simplement les prochaines semaines. Il va se passer beaucoup de choses en Nations League, tout comme lors des barrages de la Coupe du monde féminine et avec les M21. À cela s’ajoutent des projets à long terme que l’on peut accélérer quelque peu, ainsi que des incertitudes que l’on peut lever. Il est possible d’apporter des impulsions ciblées.
Votre poste est nouveau. Il existe toute une série de dossiers sur lesquels vous disposez d’une grande influence et d’une importante marge de manœuvre. Et vous avez le président Knäbel comme interlocuteur privilégié, auquel vous êtes directement rattaché.
Permettez-moi de dire quelque chose au sujet du président Peter Knäbel. Peter a presque toujours un temps d’avance. Un seul exemple: alors qu’actuellement tout le monde s’enthousiasme pour l’équipe nationale A et que le discours général consiste à dire que tout est formidable, Peter pense déjà à la suite, avec une vision à long terme. Nous avons des sujets que tout le monde ne voit pas, mais auxquels nous allons être confrontés. Nous devons alors nous demander à quel moment nous avons pris une mauvaise direction.
Knäbel a évoqué les problèmes de la relève suisse pendant sa campagne électorale. Est-ce l’une de ces mauvaises directions?
C’est exactement l’un des sujets que nous devons examiner de très près. Au cours des trois dernières décennies, nous avons été considérés comme un modèle en matière de formation des jeunes. Beaucoup de choses continuent d’être bien faites. Mais c’est précisément maintenant que nous devons nous demander: est-ce que «bien» est encore suffisant pour nous? Ou pouvons-nous passer de «bien» à «très bien»? Sommes-nous toujours suffisamment rigoureux et travaillons-nous avec passion sur les détails? Sommes-nous devenus trop confortables dans certains domaines? Devons-nous repenser certaines choses? Ce sont évidemment des questions qui dérangent et des sujets parfois désagréables. Mais ma priorité reste toujours notre football et je veux que nous exploitions pleinement nos possibilités et notre potentiel. C’est à cette mission que je me consacre.
À quel point et à quelle vitesse votre influence se fera-t-elle sentir?
La question essentielle est la suivante: puis-je répondre aux attentes de tout le monde et sur tous les sujets? C’est exactement la réflexion que j’ai menée avant de signer. Nous devons réfléchir précisément à la manière de définir des structures et des stratégies efficaces avec le comité central, qui détient la responsabilité stratégique du football suisse. Ou, pour le dire plus simplement: les meilleures personnes doivent être au bon endroit. Je ne serai pas un simple gestionnaire. Je ne laisserai pas certaines discussions se poursuivre sans intervenir, mais j’agirai lorsque cela sera nécessaire. L’action plutôt que la passivité. Et à travers les nombreuses discussions que j’ai avec les collaborateurs, je ressens et constate qu’il y a non seulement beaucoup de passion et d’engagement, mais également une réelle volonté d’avancer.
L’équipe nationale a atteint les quarts de finale lors de deux phases finales consécutives. L’ASF envisage-t-elle de proposer une prolongation anticipée au sélectionneur Murat Yakin?
J’ai des échanges très ouverts et honnêtes avec Murat et de premières discussions ont également eu lieu à ce sujet. Murat réalise un très bon travail et assume, avec son staff qui forme un bloc soudé, la responsabilité sportive de l’équipe nationale A. Il ne fait aucun doute que nous bénéficions actuellement d’une situation stable et que l’équipe nationale suscite aujourd’hui beaucoup d’émotions dans notre pays.
Cela suffit-il?
Nous avons discuté et défini ensemble une feuille de route claire. Ces dernières semaines, nous avons posé des bases importantes pour poursuivre ce travail avec succès, fixé les priorités et réglé les dossiers en suspens, y compris certaines questions importantes concernant le personnel du staff. Le Head of Performance (Eduardo Parra Garcia, ndlr) est sous contrat et joue un rôle important. Murat peut travailler sereinement, les personnes nécessaires sont en place.
Vous ne vous engagez donc pas encore.
L’ASF s’est toujours distinguée par une grande continuité et une importante stabilité au poste de sélectionneur, depuis Köbi Kuhn. Avec Murat aussi, nous disposons d’une grande visibilité en matière de planification. Et comme je l’ai déjà indiqué, nous avons défini ensemble le processus à suivre.
D’autres nations emploient des entraîneurs spécialisés à plein temps pour les coups de pied arrêtés. Avec l’équipe de Suisse, cette tâche revient à l’entraîneur des gardiens. Est-ce encore adapté au football actuel?
Faire un changement uniquement pour pouvoir ensuite dire que nous avons effectué un changement? Pourquoi ne pas plutôt nous poser la question suivante: pourquoi ne pourrions-nous pas permettre à un collègue déjà présent dans le staff de continuer à se former et d’approfondir ses connaissances dans ce domaine important? Pourquoi ne pas encourager et pousser nos propres collaborateurs afin qu’ils puissent franchir un nouveau cap? La séance de tirs au but remportée lors de la Coupe du monde 2026 a constitué un merveilleux exemple de ce qu’il est possible de faire. C’est bien de cela qu’il s’agit!
Comment l’équipe nationale doit-elle travailler avec les données à l’avenir?
Il faut toujours se demander si cela a du sens. Un seul exemple: lors de ma dernière expérience, au FC Augsbourg, nous avions plusieurs analystes spécialisés dans les données sportives. Nous en avons également besoin à l’ASF et nous disposons encore d’un potentiel d’amélioration dans ce domaine, notamment au regard des évolutions extrêmement rapides dans ce secteur important pour l’avenir. D’autant plus que la Suisse dispose d’un excellent savoir-faire dans le domaine technologique.
Le directeur des équipes nationales Pierluigi Tami va effectuer un dernier tour de piste puisqu’il restera jusqu’à la fin de la Nations League. Pourquoi?
Il ne s’agit pas d’un dernier tour de piste, mais de nos ambitions. Pierluigi a joué un rôle essentiel dans le développement réussi de notre équipe A ces dernières années. Nous voulons maintenir cette configuration et il s’est immédiatement montré disponible afin de nous aider à atteindre notre objectif à court terme et à faciliter la transition. Nous disposons ainsi du temps nécessaire pour déterminer sereinement et surtout précisément le profil que ce poste devra avoir à l’avenir dans le cadre de la réorganisation, ainsi que les autres rôles et fonctions qui devront encore être pourvus autour de l’équipe nationale.
Quand connaîtrons-nous le successeur de Tami? Cet hiver?
C’est possible, oui, et c’est ce que nous visons. Cette nomination est importante et nous lui accorderons l’attention nécessaire. Mais, comme je l’ai déjà indiqué, il est encore plus important de déterminer précisément les compétences dont le football suisse a réellement besoin à un tel poste. Nous sommes actuellement en plein dans ce processus.
Diego Benaglio travaille déjà avec les M21. Est-il candidat?
Je ne souhaite pas commenter publiquement des noms en particulier. Ce qui est important à mes yeux, c’est que notre ambition doit être d’avoir les meilleures personnes à l’ASF, sur le terrain comme en dehors. Nous représentons la Suisse et devons inspirer confiance et crédibilité dans tout ce que nous faisons.