Des fusées sur le lac ce week-end à Genève
Maud Jayet: «Ce n’est pas la vitesse qui fait peur, mais plutôt les collisions»

Naviguer à 100 km/h propulsée par le vent dans les eaux du Léman, telle sera la mission de Maud Jayet ce week-end lors du SailGP. La navigatrice vaudoise revient sur les risques et les enjeux de cette course très particulière et excitante.
Sébastien Schneiter et Maud Jayet ce vendredi à Genève.
Photo: keystone-sda.ch
Grégoire Surdez

Stratégiste sur Explora Journeys Swiss, la Vaudoise aborde le Rolex Switzerland SailGP avec confiance. Interview d’une navigatrice qui n’a pas froid aux yeux avant les courses du week-end.

Maud Jayet, quand vous avez commencé la voile, est-ce que vous pensiez qu'un jour vous navigueriez au-delà de 100km/h?

Ah! Et bien clairement non. Cela fait seulement depuis une dizaine d’années que tout s’est vraiment accéléré dans ce sport. Il y avait déjà des bateaux volants avant, mais ça s’est vraiment accéléré avec le SailGP.

Comment appréhendez-vous cette vitesse lors des courses?

Je dirais que ce n'est pas la vitesse qui fait peur, c'est surtout les collisions potentielles lors des croisements, des manœuvres ou des passages de bouées. La vitesse sur les F50 reste impressionnante, c’est vrai, mais on s’y habitue assez vite finalement.

Mais tout de même: 100km/h sur l’eau, par la simple force du vent, cela semble presque irréel?

C’est vrai que parfois, j’y pense quand je suis en voiture sur une autoroute et que je roule à 100km/h. Et là, je me dis: purée, c'est quand même dingue. Sur le bateau, il y a des moments où on avance aussi vite que ça. C'est fou.

Et quand vous retournez sur votre Laser, pour votre campagne olympique, est-ce que vous trouvez le temps long?

Non, pas du tout. Ce n’est pas la même chose. C’est sûr qu’en Laser, il faut beaucoup de travail pour gratter un tout petit gain de vitesse. C’est deux façons très différentes de faire de la voile. Même si, à la fin, ça reste de la voile. En Laser, je dois me concentrer sur tous les aspects de la navigation; la tactique, la barre, le départ, le positionnement, le réglage de la voile etc. Je n’ai pas le temps de m’ennuyer!

En quoi une carrière olympique est-elle un atout pour faire du SailGP?

Les meilleurs en SailGP, à l’heure actuelle, sont tous issus de cette filière et ont gagné des titres olympiques ou mondiaux. Ils ne sont pas issus de filières directement liées au foiling. Ces circuits n’existaient pas encore lorsque nous avons commencé la voile. L’olympisme est la plus dure des écoles et il est donc logique que ceux qui y brillent, brillent sur d’autres supports. Les Olympiens ont souvent une bonne éthique de travail et le goût de l’effort et beaucoup de discipline. Ce sont des atouts importants pour arriver dans un monde comme celui du SailGP. Mais bientôt, nous verrons arriver sur le circuit des jeunes qui n’auront pas suivi ce chemin et qui débarqueront directement du monde du foiling.

Avez-vous l’impression de faire partie d’une élite en évoluant dans ce championnat qui a bouleversé les codes?

C'est vrai que là, il y a vraiment la crème de la crème de la voile, ce qui est assez cool au final. On régate littéralement contre les meilleurs du monde, et avec les meilleurs du monde. C'est un peu comme les Jeux olympiques, mais toutes les deux ou trois semaines. Et la grande différence, c’est qu’il n’y a plus de catégories différentes. Tout le monde régate avec le même bateau et c’est ça qui est fascinant.

Pour les femmes, les places sont rares en SailGP?

Il y a 13 bateaux. Et donc 13 places au minimum à pourvoir pour les filles (ndlr: le règlement du SailGP impose la présence à bord de chaque bateau d’au moins une navigatrice). Dans notre équipe, je suis la seule fille. C’est à la fois une sacrée reconnaissance et une grosse responsabilité. C'est une des raisons pour laquelle il était très important, pour moi, de faireen sorte que ma campagne olympique et mon engagement total en SailGP soient totalement compatibles. Les places sont tellement chères. Si je devais donner ma place à quelqu'un d'autre, le risque serait énorme que je ne puisse plus la récupérer.

En tant que stratégiste, vous avez un rôle essentiel dans la prévention des collisions?

Oui bien sûr. On est les yeux du bateau. On essaie de voir ce que le skipper ne peut pas voir car aux vitesses où nous allons, il est focalisé sur la conduite du bateau et les manœuvres. En début de saison, lorsque nous naviguions encore tous en flotte, à 13 bateaux, on arrivait à un point où mon rôle ne me permettait plus de suivre le vent. J'étais complètement concentrée sur l’évitement des collisions. C’était presque devenu frustrant.

Après plusieurs accidents, la ligue a divisé la flotte en deux groupes, un de six et un de sept bateaux. Un choix salutaire?

C’est une vraie bonne mesure pour plus de sécurité. En ce qui me concerne, cela revalorise un peu mon poste. Je peux me permettre beaucoup plus de choses maintenant. Comme de vraiment suivre le vent et de faire de la stratégie. Sans oublier bien sûr de surveiller le positionnement des autres.

Ce rôle de sentinelle est désormais obligatoire?

Absolument. Avant, lorsqu’il y avait un peu moins de vent et que l’on naviguait à 5 ou à 4, il y avait beaucoup d'équipes qui enlevaient la personne occupant le poste de stratégiste pour la mettre à l’avant et lui faire régler les voiles en tournant les winches. Désormais, c'est interdit. Il doit toujours y avoir quelqu’un à l’arrière, juste derrière le barreur, qui puisse regarder vraiment hors du bateau et ne soit pas occupé à faire autre chose.

En début de saison vous avez été victime d’un crash à Perth, heureusement sans autre conséquence que de la casse matérielle. Puis, il y a eu cet incident à Auckland, le 14 février…

La collision de Perth était très impressionnante. C’est la première fois que nous subissions un choc aussi violent. Et c’est vrai que ça aurait pu très mal se finir pour certains. C’était surtout les Kiwis et leur barreur Pete (ndlr: Burling) qui ont frôlé la catastrophe. Mais nous, ça nous a tout de même bien secoué. Et trois semaines plus tard, en Nouvelle-Zélande, nous étions cette fois juste derrière. Nous avons vu toute la scène de ce gros crash entre les Kiwis et le bateau français. Ça s'est passé sous nos yeux.

Avez-vous pris conscience de la gravité de la situation?

Dans le détail non, car nous avons poursuivi la manche quelques instants. Mais sur le moment, c’était assez clair que c’était une grosse collision où il y avait potentiellement des blessés graves. Il fallait faire vite quoi. On a su après coup que le grinder néo-zélandais était coincé sous le bateau français et qu’il avait eu les bons gestes en attendant le secours. La stratégiste de l’équipe de France, Manon Audinet, a aussi été touchée après avoir été projetée vers l’avant, et emmenée à l’hôpital. Le SailGP est un petit milieu et nous nous connaissons presque tous. Ce n’est jamais agréable de voir des gens être amenés en urgence à l’hôpital. Cette fois, c’est eux, mais on se dit aussi que ça pourrait être nous la prochaine fois.

Et comment fait-on pour digérer de tels traumatismes?

Je pense que c’est très personnel. Nous avons tous été affecté à des degrés divers je pense. Certains plus que d’autres auront besoin d’en parler pour évacuer tout ça… Moi, je suis allée voir une spécialiste qui pratique l’EMDR, c’est une thérapie par les yeux qui permet d’effacer de la mémoire certaines images. Cela m’a fait beaucoup de bien car mon début d’année était compliqué. J’étais à Crans lors des événements du 31 janvier et j’ai ététrès marquée par ce drame qui a touché beaucoup de gens que je connais. Plusieurs victimes étaient originaires de la région de Pully d’où je viens également.

L’équipe a eu besoin de temps pour enfin décoller dans cette saison?

Oui. La confiance est revenue petit à petit. A force de travail. Individuel et collectif.

Et le déclic a eu lieu aux Bermudes, juste au moment de l’annonce de l’arrivée d’un sponsor-titre pour votre équipe?

L’arrivée d’Explora Journeys est un signal très positif. Une base solide qui nous permet de travailler dans la bonne direction et de retrouver la confiance. Vous savez, dans un crash, même si vous n’êtes pas blessé ni responsable, cela ne veut pas dire que c’est anodin. C’est comme en voiture, même si tu n’y es pour rien tu es mal après un accident.

Parmi les nombreuses mesures prises par la ligue pour améliorer la sécurité, il y en a une qui concerne les navigateurs, avec cette licence que chacun doit posséder pour accéder à son poste?

C’est indispensable pour éviter que n’importe qui ne puisse monter à bord d’un F50. C’est un peu comme les super licence des pilotes de Formule 1. Il y a des directives très strictes pour obtenir sa licence spécifique. Moi, je ne pourrai pas barrer avant d’avoir eu un certain nombre d'heures de barre à l’entraînement. C’est un bon levier pour la sécurité car si quelqu’un commet une erreur, il peut perdre des points. Et celui qui accumule les bêtises oules comportements dangereux peut avoir un retrait de licence.

Et vous, avez-vous déjà eu maille à partir avec la «police» du SailGP?

J'ai tous mes points! J'aurais pu en perdre un, au début de l’année. J’étais passée par- dessus bord lors d’un entraînement. On est resté discrets, heureusement!

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