Le 18 mars dernier, Mediapart sonne le glas en publiant un article où huit femmes accusent Patrick Bruel de violences sexistes et sexuelles, dont une mineure au moment des faits. Depuis, les témoignages pleuvent pour dénoncer les comportements du chanteur de 66 ans. Trois enquêtes ont été ouvertes par la justice en France et en Belgique pour viol, tentative de viol et agressions sexuelles. Le chanteur, présumé innocent, conteste les faits.
Les accusations sont graves. Dans le milieu les langues se délient et un sentiment d'impunité prévaut: tout le monde dans l'industrie de la musique savait. Dans ce contexte, la question n’est pas seulement judiciaire. Elle devient aussi culturelle.
Car pendant que les révélations s’accumulent, Patrick Bruel reste programmé en juin au Bellarena Festival à Fribourg et au Pully LIVE Festival, dans le canton de Vaud. Les appels à l’annulation se multiplient, les pétitions circulent, mais du côté des organisateurs, le silence domine. Un silence qui interroge et met à l’épreuve les engagements affichés depuis #MeToo: jusqu’où une industrie est-elle prête à fermer les yeux?
No comment dérangeant
Des collectifs féministes ont déjà écrit aux organisateurs romands, dans la foulée des révélations. Une pétition a été lancée sous l'impulsion de la section fribourgeoise de la Grève féministe. Silence radio. Blick a tout juste réussi à arracher, fin mars, au Pully LIVE Festival qu'il «était trop tôt pour décider quoi que ce soit». Contactés depuis, nos sollicitations sont tout simplement restées lettre morte. Circulez, il n'y a rien à voir.
Ce mutisme interroge. Non pas parce qu’il tranche, mais précisément parce qu’il ne dit rien. A l’heure où les violences sexistes et sexuelles occupent une place centrale dans le débat public, ne pas se positionner revient à faire un choix. Le silence ne permet pas de rappeler son engagement.
Des chartes pour quoi faire?
Les festivals peuvent bien écrire ou signer des chartes de bienséance pour prévenir les comportements déplacés ou dangereux, encore faut-il les incarner lorsque la situation l'exige. La Ville de Pully peut aussi bien rappeler que les organisateurs sont sensibles à ces thématiques, au vue de leur silence, cela donne le sentiment d'un engagement de façade.
Le monde culturel n’est pas le monde judiciaire. Il n’a pas à dire le droit. Mais il peut dire quelque chose. Exprimer un cadre, rappeler des valeurs, reconnaître la gravité des accusations et pourquoi pas, agir? Car derrière ces récits glaçants, il y a des femmes qui ont osé prendre la parole. Et à ce stade, aucun mot ne leur a été adressé par les organisateurs. Ils attendent peut-être que la tempête passe, mais c’est sous-estimer la mémoire du public.
Et puis, à défaut de prise de position en soutien aux victimes, une autre question émerge. Peut-on maintenir des concerts sans offrir d’alternative à celles et ceux qui ne souhaitent plus y assister?
D'autres ont pris la parole
D’autres acteurs ont fait des choix différents. L’Arena de Genève a indiqué qu’aucune déprogrammation n’était envisagée «tant que le type n’a pas été jugé coupable». Une position discutable pour certains, mais au moins assumée. Elle a le mérite d’exister.
Pierre Betton, directeur du festival Grandes Marées en France, a lui mis en avant un autre aspect: l’économie. En effet, une annulation peut fragiliser un festival. Les organisateurs sont également soumis à des obligations contractuelles.
Mais ces contraintes n’empêchent pas de parler. Elles n’empêchent pas de poser un cadre, ni de rappeler des valeurs. Car au fond, la question n’est pas seulement de maintenir ou non un concert. Elle est de savoir ce que l’on choisit de dire — ou de ne pas dire — à un moment où la parole des victimes occupe une place centrale.
Se taire, c’est éviter de trancher. Mais c’est aussi laisser le malaise s’installer. Et aujourd’hui, ce malaise ne concerne plus seulement un artiste. Il vise aussi ceux qui choisissent de ne pas répondre.