La chronique de Quentin Mouron
Un génocide peut en cacher d'autres

La RDC n'a jamais eu son procès. Pendant que le M23, soutenu par Kigali, commet des exactions, une pétition réclame la reconnaissance des génocides commis sur le sol congolais. Une étape pour la libération du Congo, selon l’écrivain Quentin Mouron.
Quentin Mouron dénonce l'indifférence et les intérêts économiques mondiaux qui occultent les massacres passés et actuels en RDC.
Photo: DR
Quentin Mouron
Quentin MouronEcrivain

Si l’on en croit les manuels scolaires, le premier génocide du XXe siècle est commis contre les Arméniens entre 1915 et 1916, et les derniers sont perpétrés contre les Tutsis en 1994, puis contre les Bosniaques en 1995. Or, le Congo fait mentir les manuels scolaires... Dans les premières années de 1900, les Belges massacrent systématiquement des millions de Congolais. Dans les dernières années du XXe siècle, entre 1996 et 1997 surtout, des centaines de milliers de Hutus du Congo (ex-Zaïre) ont été tués par l’armée rwandaise. Aucun de ces crimes n’a été jugé. 

Mais cela, dit-on, c’est un autre siècle. D’autres mœurs. D’autres hommes. Or, l’eau trouble des sales guerres continue de sortir de son lit et de ravager les rivages de notre humanité. Dans notre siècle, hélas, le crime des crimes continue d’être commis. Et partout, l’impunité. Et partout, les corps suppliciés des hommes, des femmes et des enfants. Et partout, le piège de l’histoire refermé sur la poussière des fosses communes. 

C’est précisément ce piège qu’une pétition du FONAREV tente aujourd'hui de desserrer, alors que le M23, soutenu par Kigali, occupe une large part du Nord et du Sud-Kivu. Ce fonds congolais réclame la reconnaissance internationale des génocides commis en République démocratique du Congo depuis 1993. Cette demande ne se heurte pas seulement à l’indifférence, elle doit aussi affronter l’hostilité des puissances impériales et de leurs satellites. 

«Pas touche au Rwanda» hurle ce spectre en haillons qui se nomme lui-même la communauté internationale, tout comme il hurle «pas touche à Israël.» C’est que dans les deux cas, un génocide a façonné le pouvoir, et que ce dernier sait mobiliser cette légitimité historique pour disqualifier par avance toute mise en cause de ses propres actes. A Gaza, il y aura donc, tout au plus, d’éventuels crimes commis dans le cadre d’une guerre provoquée par le Hamas. En RDC, quelques forfaits perpétrés par des groupes soucieux de lutter contre les extrémistes hutus. 

Travail de la mémoire et du minerai

Il ne s’agit pas seulement de mémoire, mais aussi de minerais. Le Rwanda tient l'Est congolais parce qu'il y trouve un intérêt économique majeur, et cet intérêt a des complices en Occident. Rubaya, sous contrôle du M23 depuis avril 2024, produit à elle seule entre 15 et 30% du coltan mondial. Le Rwanda est l’un des plus gros exportateurs de ce minerai... Sans que le nombre de mines sur son sol puisse justifier cela! A côté de ces intérêts, la reconnaissance des crimes commis contre la population congolaise passe au second plan, et celles et ceux qui luttent pour cette reconnaissance font office de trouble-fêtes. 

Travail de la mémoire et travail du minerai conspirent ensemble à réduire au silence les voix congolaises, et à poursuivre la destruction programmatique du deuxième plus vaste pays du continent. Ce programme, commencé par la colonisation et l’extermination de masse, s’est poursuivi avec l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961, avec le soutien occidental à Mobutu contre la résistance de Mulélé, avec les soutiens régionaux à l’AFDL, avec tout ce qui a contribué à rendre l’appareil militaire congolais inefficace, ses frontières poreuses et son sol à la disposition des puissances capitalistes. 

Aujourd’hui, la lutte pour la justice en RDC comporte bien entendu un aspect humanitaire. Mais il ne s’agit pas d’une simple «guerre civile», où des populations ivres de carnage se taperaient dessus à la faveur d’un hubris immémoriale. Cette vision raciste issue de la colonisation continue à travailler le débat public. Or, il s’agit encore et toujours de justice, d’autodétermination des peuples et de lutte contre les impérialismes. 

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