Tenir. Impossible, pour Emmanuel Macron, de ne pas ponctuer ses phrases par ce verbe. Comme un défi lancé aux manifestants qui, chaque week-end depuis le 17 octobre, descendent dans les rues des grandes villes de France.
Tenir. Mais à quel prix économique et social, alors que beaucoup d'artères commerciales sont recouvertes des fameuses palissades de bois, vissées à la hâte pour décourager les casseurs et les éventuels pillards?
Tenir. Mais à quel prix politique, alors que chaque nouveau sondage confirme la progression dans l'opinion des deux partis les plus radicaux, le Rassemblement national et La France insoumise?
Pouvoir barricadé
La réalité est que le pouvoir français se barricade. Comme les propriétaires des commerces effrayés par les émeutes du 17 octobre et par le spectacle des magasins vandalisés, le gouvernement espère calmer le jeu de force, en expédiant les protestataires sur les boulevards extérieurs et en désignant à chaque prise de parole «l'ultragauche» comme fautive.
Et après? Que se passera-t-il si, malgré ce vrai-faux état d'urgence, la mobilisation se poursuit et que les lycéens en colère rallument l'incendie de la jeunesse dès leur retour de vacances ce lundi 2 novembre? Combien de temps le pays, déjà frappé de stagnation économique chronique, peut-il continuer de voir les faillites s'accumuler du côté des petites entreprises, des artisans et des commerçants, à quelques semaines des congés de Noël?
Français insupportables
Les derniers défenseurs d'Emmanuel Macron diront que ce président ne mérite pas son sort, après dix années passées à arpenter le monde en défenseur de la souveraineté européenne et de l'indispensable transformation de son pays. Vu de Suisse, où ce chef de l'Etat brillant continue d'apparaître injustement traité par sa population toujours colérique, l'argument peut être entendu. Mais une fois la frontière franchie, il ne tient malheureusement pas.
Macron, c'est évident, ne supporte plus ces Français qui manifestent contre la cherté de la vie ou l'explosion des prix du logement. Il ne comprend pas les lycéens qui l'accusent d'avoir laissé s'installer à l'entrée de l'université une sélection par algorithmes, alors que la promesse de l'université pour tous reste stupidement un «mantra» national. Il est excédé par les «gilets jaunes» qui, durant l'hiver 2018-2019, l'avaient obligé à débloquer des aides d'urgence à hauteur de 17 milliards d'euros, avant que la pandémie de Covid n'enterre opportunément les résultats du «grand débat national».
Cette incompréhension est à l'image des palissades qui recouvrent les façades des magasins. Elle a pris la forme d'un mur politique, aujourd'hui justifié par le montant record de la dette et par l'impossibilité, pour l'État, de signer de nouveaux chèques aux manifestants. Elle s'incarne dans le nombre record de policiers (70'000) déployés partout dans le pays, rappelés de leurs congés, surmobilisés pour «tenir».
Terrible consensus
Le plus triste est qu'à ce stade, alors que le pays l'exigerait, les candidats à la présidentielle et les partis politiques espèrent, chacun, profiter de cette paralysie. L'on entend même, ce qui peut paraître vrai lorsque l'on circule en France, que le «pays réel ne va pas si mal» et que tout ce grabuge social est une énorme bulle médiatique. Bref, la tentation de continuer à se barricader jusqu'à la présidentielle est finalement acceptée par à peu près tout le monde, d'autant que les agences de notation financière continuent de patienter.
Le choix de la paralysie nationale, chacun derrière sa barricade, est en train de s'imposer en France comme un funeste remède accepté par tous.