La rentrée littéraire francophone n'est plus agitée que d'une seule question: Thélyson Orélien a-t-il utilisé l'IA pour écrire son roman, «C'était ça ou mourir», retiré en catastrophe de la sélection du prix Goncourt?
Tous les ingrédients sont réunis pour que cette question devienne une affaire: un écrivain noir, son ascension fulgurante, son livre sur l'exil, un collectif nébuleux, l'intelligence artificielle, et peut-être aussi le besoin de tourner rapidement la page de la censure contre Adèle Haenel.
Le déchaînement contre Orélien a été quasi wagnérien! En quelques heures, toutes les rédactions françaises, y compris les plus sérieuses, se sont fait l'écho des allégations portées contre l'auteur par un compte X jusque-là confidentiel, dont on apprendrait bientôt qu'un chroniqueur du Figaro figurait parmi les animateurs.
Puis il y a eu les dossiers, remontés providentiellement à la surface: des accusations de plagiats anciens, visant des textes publiés au Canada il y a plus de dix ans, devenues des preuves accablantes que Thélyson Orélien n'était rien d'autre qu'un faussaire.
Impossible à prouver
Je ne reviens pas sur les accusations d'écriture par IA, elles sont quasi impossibles à prouver. Je ne reviens pas davantage sur le caractère raciste évident de cette cabale, quand on pense notamment aux accusations de plagiat contre Guillaume Musso ou Yannick Haenel, dont le roman figure toujours, lui, dans la sélection du Goncourt.
Je rejoins sur ce point mon ami Mohamed Mbougar Sarr: on ne peut ni ignorer ni minorer la dimension raciale de ces accusations. Mais je suis frappé de la légèreté de cette critique littéraire, qui brûle aujourd'hui ce qu'elle aimait hier. À entendre certains, les formules creuses d'Orélien montrent qu'il s'agit d'une IA.
Mais, alors, pourquoi ne pas l'avoir vu à la première lecture? Pourquoi avoir encensé sans aucune nuance un livre qu'ils déclarent aujourd'hui mal écrit, ampoulé? Pourquoi les jurés du Goncourt, qui l'avaient eux-mêmes retenu, sont-ils aujourd'hui si choqués de découvrir des rythmes ternaires et des métaphores insensées, censées étayer leur anathème?
La réponse tient dans l'effondrement de la critique et, plus généralement, dans les cures d'amincissement forcées que les groupes de presse font subir aux rédactions, en ciblant spécifiquement les pages culturelles.
La machine à polémique
Les rédactions n'ont tout simplement plus les moyens matériels et humains d'absorber les centaines de livres qui paraissent chaque année. Les critiques sont contraints de les parcourir à toute vitesse, de trousser, en deux ou trois mille signes, des papiers qui sont souvent un paresseux résumé du livre, fourni par l'éditeur, agrémenté de quelques métaphores qui, en termes d'artificialité, n'ont rien à envier aux images choisies par Orélien.
Puisque la mode est aux accusations sans preuves, je lance ceci, avec la même inconséquence que les rédactions françaises: les critiques qui ont encensé le livre d'Orélien ne l'avaient pas lu, et ils ne l'ont pas lu non plus au moment de le démolir. Dans tous les cas, cette affaire est providentielle!
Elle permet de faire tourner la machine à polémique, qui dispense de lire et de penser les autres livres. Et elle permet de refermer la parenthèse Adèle Haenel, plus sérieuse, puisqu'il n'était pas question de plagiat ni d'imposture, mais de génocide et de complicité.
Des lectures incontournables
Je ne terminerai pas cette chronique sans parler des livres de la rentrée. Je retiens «Sauf la frontière» d'Elisa Shua Dusapin, paru chez Zoé, qui dit avec une précision sensible la réalité de la colonisation israélienne en Cisjordanie, quand les murs font partie de votre vie, et qu'ils sont aussi la promesse de votre mort.
Je retiens aussi ce livre de Mario Santiago Papasquiaro, «Rêve sans fin», traduit de l'espagnol par les bons soins de Samuel Monsalve et paru à L'Extrême contemporain, qui contient cette phrase qui devrait être la boussole d'une critique digne de ce nom: «Seul m'intéresse ce qui surgit des labyrinthes incendiés.»