Polémique sur l’IA
Chez Payot à Lausanne, les libraires refusent de lâcher Thélyson Orélien

Alors que le soupçon d’un recours à l’intelligence artificielle ébranle la rentrée littéraire, le livre de l’auteur québécois d’origine haïtienne reste l’un des coups de cœur les plus visibles de Payot Lausanne. Deux libraires défendent avec force un roman qui les a bouleversées, malgré l’esclandre d’un client.
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«C'était ça ou mourir», le roman de Thélyson Orélien soupçonné d'avoir été généré par IA, trône chez Payot Lausanne.
Photo: DR
Lucas Vuilleumier

En entrant chez Payot à Lausanne, difficile de manquer «C’était ça ou mourir». Le roman de Thélyson Orélien, immersion dans le parcours d’un migrant confronté à l’exil, à la violence et à la survie, n’est pas simplement posé parmi les nouveautés: un présentoir lui est entièrement consacré, à quelques mètres de l’entrée. Un emplacement de choix pour un livre devenu, en quelques jours, l’un des plus controversés de cette rentrée.

Depuis lundi, pourtant, le récit est rattrapé par une autre histoire. Sur X, le collectif anonyme «Balance ton Claude» accuse son auteur d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle, notamment sur la base d’analyses réalisées avec le logiciel Pangram. L’écrivain et Grasset contestent ces accusations. Mais des soupçons de plagiat portant sur d’anciens textes de l’auteur ont depuis encore alimenté la controverse.

Coup de coeur des libraires

A Lausanne pourtant, le livre n’a pas bougé. «Il est en coup de cœur depuis un mois, donc bien avant l’affaire, qui nous occupe beaucoup entre professionnels du livre», explique Antoinette de Perrot, employée de Payot Lausanne. L’équipe avait découvert le roman très tôt, «notamment grâce à un collègue qui l’avait lu au Canada».

Et les révélations de ces derniers jours n’ont pas, pour l’instant, fait disparaître l’enthousiasme. Antoinette de Perrot évoque «une plume absolument magnifique» et un parcours difficile dans lequel l’auteur parvient malgré tout à faire entrer «une lumière». Une autre libraire lausannoise chez Payot, Aurélie Sonnay, est tout aussi enthousiaste. «Ça m’a touchée. J’ai trouvé que c’était rempli d’humanité.» Elle raconte avoir été «happée», avoir lu le livre «en apnée», séduite par une écriture «colorée, vibrante et vivante».

La libraire se montre donc prudente devant les outils censés détecter une intervention de la machine. «Comment on prouve ça?» demande-t-elle. Une réserve qui fait écho aux débats sur la fiabilité de ces logiciels.

Un esclandre dans le magasin

Cette mansuétude ne plaît pas à tout le monde. La mise en avant du roman a déjà provoqué une scène dans la librairie. Un client, mécontent de voir l’ouvrage toujours aussi ostensiblement exposé en pleine polémique, aurait violemment interpellé l’équipe selon les deux libraires, puis «repris contact par téléphone avec la librairie pour demander pourquoi Payot continuait à le promouvoir», explique encore Antoinette Perrot.

Bénédicte Kuchcinski, directrice générale déléguée et directrice de la communication et du marketing, dit vouloir «écouter tout ce qui se dit et lire tout ce qui s’écrit». «Il y a beaucoup, beaucoup d’émotions», relève-t-elle. Elle assure que le sujet sera suivi au niveau de la direction. Pour l’heure, pas question toutefois de retirer le roman. «Notre mission, c’est tous les livres pour tous les lecteurs», résume Bénédicte Kuchcinski.

Un «bandeau» pour garantir une écriture sans IA?

Si une incohérence était établie entre ce que l’auteur déclare et la réalité concernant l’usage de l’IA, la direction pourrait en revanche être amenée à se positionner sur la mise en avant à laquelle semblent tenir les libraires pour le moment. «Le retirer de la vente ne serait toutefois pas envisagé, à moins que l’éditeur le fasse de lui-même.»

De son côté, Arthur Billerey, jeune éditeur veveysan qui lance ces jours la maison d’édition Le Verre ardent, plaide surtout pour davantage de transparence. Avec amusement, il raconte avoir passé son premier livre – écrit en 2019 – dans Pangram, qui a assuré que son texte avait été écrit à 15% par l’IA. Il imagine qu’à l’avenir, «une pastille», «un bandeau» ou une indication devrait permettre au lecteur de savoir qu’une œuvre a été réalisée avec l’aide d’une machine. A ses yeux, l’enjeu est moins de bannir l’IA que de garantir la transparence envers le lecteur.

Chez Payot Lausanne, en attendant que le monde littéraire tranche cette nouvelle question, «C’était ça ou mourir» demeure donc exactement là où il était avant la tempête: bien en vue.

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