La chronique de Quentin Mouron
En Suisse, les capitalistes censurent la presse

Plusieurs entreprises suisses choisissent le procès comme arme de dissuasion contre la presse. Une offensive silencieuse mais efficace, qui trouve peu de résistance, estime notre chroniqueur, l'écrivain Quentin Mouron.
Quentin Mouron
Quentin MouronEcrivain

En Suisse, on censure. Le récent scandale des journalistes renvoyés par les Eglises protestantes nous l’a rappelé. Mais, dans notre pays, il n’y a pas que des affaires de théologiens lubriques et de communication éclatée. Il n’y a pas non plus de soi-disant «fascistes» de gauche, selon l’expression récente d’un député genevois, qui conspireraient contre la liberté. Il y a surtout des affaires de grandes entreprises qui font pression sur les médias.

Procès-bâillons contre des médias suisses

On se rappelle, en juin dernier, du raid policier contre un journaliste zurichois pour une soi-disant «violation du secret bancaire». On se souvient des actions en justice de Jean-Claude Gandur contre le «Courrier». Ou du procès intenté à «Vigousse» par la ville de Versoix.

On se souvient moins de l’affaire Valcambi. Ou de l’affaire Kolmar Group. La première, géant tessinois du raffinage d’or, a attaqué l’ONG Swissaid pour avoir mis en cause ses filières d’approvisionnement «à risque». La seconde, installée à Zoug, a poursuivi en justice les auteurs d’une enquête sur son commerce de pétrole libyen, réclamant près de deux millions de dollars pour «atteinte à la réputation», comme si on avait encore une réputation à défendre quand on tripotait du pétrole libyen!

Qu’on ne s’y trompe pas. Il n’est pas question «d’image», de «dignité» ou de l’une de ces fables destinées à asseoir la destruction des corps et des écosystèmes. Le but de ces procédures judiciaires, c’est l’intimidation. La presse va mal, les grandes entreprises ne l’ignorent pas. Quand elles portent plaintes contre «Vigousse» et le «Courrier», c’est la survie de ces titres qui se jouent.

Des solutions existent

Mais des solutions existent. L’Union européenne a adopté en 2024 une directive contre les «procès-bâillons», qui protège les journalistes et les ONG poursuivis abusivement. Une première mesure consisterait donc à inscrire dans le droit suisse une semblable notion de recours abusif, et à permettre ainsi aux tribunaux de rejeter d’emblée les plaintes manifestement destinées à faire taire.

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Quand les soi-disant fleurons de l’économie suisses sont décidés à en découdre, on préfère considérer que le combat pour la liberté d’expression est déjà gagné
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Contrairement à ce que prétendait madame Thatcher: il y a toujours une alternative. On pourrait encore aussi imaginer une offensive parlementaire pour démanteler le secret commercial, véritable cheville du capitalisme sauvage. Ou une coopération accrue entre médias – éventuellement adossée à un fond fédéral – permettant de financer les frais de procédure dans les affaires d’intérêt public.

Pas la Chine ou la Russie

Mais la censure dérange-t-elle tant que cela? Quand il s’agit des religieux, on veut bien pousser la chansonnette de la liberté que l’on assassine. Mais quand les soi-disant fleurons de l’économie suisses sont décidés à en découdre, on préfère considérer que le combat pour la liberté d’expression est déjà gagné, après tout on n’est quand même pas en Chine ou en Russie, ni dans une de ces dictatures folkloriques où d’éternels présidents portent le treillis et ploient sous les médailles. Comme l’écrivait Anna Akhmatova: «Je sais maintenant comment la gloire se tait.»

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