Alors qu’il ne restera bientôt plus de témoin vivant des atrocités commises par le régime nazi durant la seconde guerre mondiale, et alors que l’on a le sentiment que le précieux devoir de mémoire dont nous sommes tous redevables envers les martyrs de la Shoah n’est plus, au mieux, pour certains, que la récitation d’un devoir appris par cœur, ou, au pire, pour d’autres, la récupération d’une tragédie pour la transformer en stratégie, les signes de résurgence de la barbarie au sein d’Etats qui étaient pourtant les oreillers de notre conscience tranquille semblent n’émouvoir que ceux qui y sont personnellement confrontés.
Tels des Américains qui attendent Pearl Harbor pour prendre conscience que la cruauté commise dans des démocraties que nous pensons proches de nos valeurs nous concerne également, nous assistons, en Europe, ébahis, à des rafles, à des exécutions sommaires travesties en légitime défense, à des irruptions policières sans contrôle judiciaire dans la sphère privée, le tout en insultant de surcroît la mémoire des victimes pour mieux assurer l’impunité des bourreaux.
Les immigrés illégaux ne sont plus des êtres humains à part entière, et leur sort ne devrait pas nous interpeller. Il faut que l’on nous présente un enfant en bas âge, emmené par deux agents patibulaires pour que l’humanité revienne en surface.
Des familles qui méritent une procédure décente
La police des frontières américaine, avec à sa tête, jusqu’à récemment, un personnage dont la seule apparition fait froid dans le dos, nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire du XXe siècle. Et pourtant… avons-nous entendu s’élever une puissante voix de réprobation? Les sphères politiques et religieuses observent, au mieux réprouvent timidement, mais craignent de courroucer le marionnettiste de cette abjecte démonstration de force, dont les conséquences semblent encore minimisées.
Les personnes qui font l’objet de ces mesures hors du commun sont des migrants illégaux, certes, et il ne s’agit pas d’affirmer que les lois sur l’immigration doivent être ignorées. Pourtant, non seulement ces travailleurs de l’ombre contribuent à l’économie américaine, mais pour la quasi-totalité d’entre elles, respectent l’ordre juridique, à l’exception précisément de la règlementation qui interdit leur présence sur le territoire américain. Ces familles méritent en conséquence un respect humain et des procédures décentes, contrôlées par un juge impartial et indépendant.
Que fait la justice?
Au lieu de cela, on met en œuvre des milices encagoulées, dont le passé questionne, sans formation spécifique, et à qui le vice-président des Etats-Unis lui-même (rien que cela) garantit une «immunité absolue». Tous les ingrédients sont donc réunis pour permettre la résurgence de ce que l’être humain a de plus pervers en lui.
Et que fait la justice? Elle tente de réagir, mais comme toujours, la brutalité est toujours plus facile à mobiliser que le droit. Ce qui interpelle, c’est la remise en cause des droits individuels par les post-libéraux trumpistes et à quel point les chrétiens évangélistes proches du pouvoir s’accommodent de ces violations profondes des principes de charité, qui sont à l’origine de la solidarité.
Ce que l’on croyait relégué aux tragiques oubliettes de l’histoire pour nos démocraties occidentales revient plus vite que les mots pour le décrire. En une année de présidence à peine, Donald Trump nous rappelle que rien n’est jamais acquis, même ce qui l’a été au prix de millions de vies, et que le totalitarisme ne demande qu’à revenir grâce au terreau fertile de l’inculture. Hannah Arendt ne nous a-t-elle pas prévenus?
«C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal.»