La scène est presque ironique. Alors que la Suisse suffoque sous une canicule historique, ce n'est pas seulement la population qui souffre, le nucléaire aussi.
Vendredi dernier, les deux réacteurs de la centrale de Beznau ont dû être arrêtés parce que l'Aar avait atteint 25 degrés, le seuil au-delà duquel poursuivre le refroidissement de la centrale risquait de porter atteinte à l'écosystème du fleuve.
Cette décision n'est pas un incident isolé. Elle est le symptôme d'une réalité qui s'impose année après année: nos rivières et nos lacs se réchauffent. Les scientifiques suisses documentent cette évolution depuis des années. MétéoSuisse confirme que les températures des cours d'eau augmentent sous l'effet des canicules de plus en plus fréquentes et plus intenses. Les records tombent les uns après les autres.
Le changement climatique rattrape le nucléaire
Le Rhône illustre parfaitement cette évolution. Ce dimanche encore, à Genève, son eau atteignait 23°C, avec un maximum journalier de 27,6°C, des valeurs exceptionnellement élevées pour un grand fleuve alpin. Pourquoi est-ce important? Parce que le Rhône n'est pas seulement un fleuve. C'est aussi le système de refroidissement naturel de plusieurs centrales nucléaires.
On parle à raison des déchets radioactifs, des risques d'accident ou des coûts astronomiques des nouvelles centrales. Mais souvent, on oublie un fait élémentaire: une centrale nucléaire fonctionne grâce à une immense quantité d'eau. Son rôle n'est pas de produire du froid, mais d'évacuer une chaleur gigantesque. Sans eau abondante et suffisamment fraîche, impossible de faire fonctionner un réacteur dans des conditions de sûreté.
C'est là que le changement climatique rattrape le nucléaire. Des rivières plus chaudes refroidissent moins efficacement les installations. Des débits plus faibles limitent les prélèvements. Et lorsque les fleuves atteignent un certain seuil de température, les exploitants doivent réduire leur production ou arrêter complètement leurs réacteurs pour éviter d'asphyxier une faune aquatique déjà mise à rude épreuve.
Pas une anomalie, mais un avertissement
Depuis des années, les défenseurs du nucléaire présentent cette «technologie du futur» comme un pilier de la lutte contre le changement climatique. Mais voilà qu'elle se met elle-même hors-jeu face aux défis du présent, devenant l'une des premières victimes des canicules qu'elle est censée nous aider à combattre. Face au défi climatique, n'en déplaise à ses plus fervents partisans, le nucléaire nous rapproche un peu plus, à chaque canicule, du risque de blackout.
Beznau n'est pas une anomalie, c'est un avertissement. A mesure que les canicules se multiplieront, les arrêts de production risquent de devenir plus fréquents. Voilà une raison supplémentaire de tourner la page d'une technologie du siècle dernier: dangereuse, hors de prix, beaucoup trop lente à déployer... et désormais dépendante d'une ressource que le changement climatique est précisément en train de faire disparaître: une eau abondante, fraîche et disponible. On nous vend le nucléaire comme une réponse à la crise climatique. La réalité est quant à elle cruelle: chaque canicule démontre un peu plus qu'il fait partie du problème.