La chronique de Jessica Jaccoud
Un homme violent avec sa femme peut-il être un bon père?

En Suisse, les violences conjugales disparaissent souvent des radars lors des séparations. La conseillère nationale PS (VD) Jessica Jaccoud dénonce un droit de la famille qui est devenu l'angle mort de la lutte contre les violences faites aux femmes.
Jessica Jaccoud dénonce la Suisse qui ne protège plus les victimes de violences domestiques quand elles deviennent des mères qui se séparent.
Photo: Blick
Jessica Jaccoud
Jessica JaccoudChroniqueuse Blick - conseillère nationale PS (VD) et co-présidente des Femmes socialistes suisses

Cette question met mal à l'aise. À peine posée, certains répondent déjà qu'il faut faire attention aux amalgames, que les conflits de couple ne concernent pas les enfants, ou encore qu'il ne faut pas priver les enfants d’un père. Mais ce n'est pas la question.

La question est la suivante: lorsqu'un homme frappe, menace, humilie, injurie ou terrorise la mère de ses enfants, les autorités doivent-elles considérer que cela n'a aucune incidence sur ses compétences parentales? Aujourd'hui, en Suisse, la réponse est encore trop souvent oui.

Soudain, la violence disparaît du radar

Nous avons construit des politiques publiques contre les violences domestiques. Nous finançons des foyers d'accueil. Nous éloignons les auteurs. Nous installons des bracelets électroniques. Nous reconnaissons enfin que les violences faites aux femmes sont un problème de société.

Et puis arrive la séparation. Soudain, la violence disparaît du radar. On recommence à parler de «conflit parental», de «coopération», de «coparentalité». Comme si la violence n'était qu'un problème de communication entre deux adultes incapables de s'entendre.

Pourtant, les conclusions des études scientifiques sont claires. Les enfants exposés aux violences au sein du couple parental ne sont pas de simples témoins. Ils en sont des victimes directes. Les conséquences peuvent être lourdes et durables pour eux, comme pour leur mère.

La sécurité des enfants avant tout le reste?

Le plus troublant est que la violence n'est même pas systématiquement investiguée par les magistrats dans les procédures de séparation et de divorce. Et lorsqu'elle est connue, elle n'entraîne pas nécessairement une remise en question de l'autorité parentale, de la garde ou du droit de visite.

Autrement dit: nous protégeons les victimes de violences domestiques. Sauf lorsqu'elles deviennent des mères qui se séparent. Cette contradiction a un nom. Le droit de la famille est devenu l'angle mort de la lutte contre les violences faites aux femmes.

«
La vraie question est beaucoup plus simple. Quand la violence est présente, sommes-nous prêts à faire passer la sécurité des enfants avant tout le reste?
»

Cette semaine, une majorité du Conseil national a accepté mon postulat demandant au Conseil fédéral d'examiner si la Suisse respecte réellement ses engagements internationaux dans ce domaine et si notre droit protège suffisamment les enfants et le parent victime après une séparation. Je me réjouis de ce vote. Non pas parce qu'il apporte des réponses. Mais parce qu'il reconnaît enfin qu'il existe un problème.

Car au fond, la question n'est pas de savoir si nous sommes favorables à la coparentalité. Bien sûr que nous le sommes. La vraie question est beaucoup plus simple. Quand la violence est présente, sommes-nous prêts à faire passer la sécurité des enfants avant tout le reste?

Tant que nous n'aurons pas répondu clairement à cette question, nous continuerons à demander à certaines femmes et à certains enfants de rester en contact avec la violence au moment même où ils devraient enfin pouvoir s'en éloigner.

Articles les plus lus