La chronique de Quentin Mouron
De la flotille humanitaire à l'orgie romaine

Le 30 avril dernier, l’armée israélienne a attaqué les bateaux de la flottille humanitaire Global Sumud. L’affaire a pris une curieuse tournure, entre fantasmes macabres et récit érotique échevelé. Un mécanisme colonial bien connu, selon l'écrivain Quentin Mouron.
Quand l'accusation d'antisémitisme ne suffit plus, il reste la vieille carte des scandales sexuels, décrypte Quentin Mouron.
Photo: Keystone - Blick
Quentin Mouron
Quentin MouronEcrivain

Tout commence par de la piraterie. Le 30 avril dernier, l’armée israélienne a attaqué des dizaines de navires de la Global Sumud Flottilla, au large de la Crète. Elle a emmené de force 180 membres d’équipage vers un port grec, et elle a enlevé deux hommes qu’Israël a retenu contre leur volonté. Jusqu’ici, ce n’est qu’une histoire classique de veulerie et d’impunité. Mais la communication israélienne s’est surpassée! Elle a affirmé qu’il y avait de la drogue et des préservatifs à bord. Sans fournir la moindre preuve.

En Suisse comme ailleurs, l’effet de cette «révélation» dans les cercles de plus en plus restreints de l’activisme anti-palestinien a été extraordinaire! J’ai reçu des dizaines de messages et commentaires, des inconnus exultaient à l’idée que ces navires étaient en fait des baisodromes à la dérive, où s’accomplissaient d’authentiques orgies. «Où sont les images du gang bang de Greta (Thunberg, jeune militante suédoise)?» m’a demandé un dénommé Renaud, chez qui l’excitation prenait le pas sur la notion du temps, puisque madame Thunberg ne faisait pas partie de cette flottille.

Un autre homme m’a demandé si les «petites salopes de Quentin Mouron» se trouvaient à bord, comme s’il était notoire que je disposasse d’un harem échevelé tout prêt à croiser vers l’enclave palestinienne. La plupart concluaient que, décidément, la croisière s’amusait si follement que c’était bien la preuve que les Gazaouis n’avaient pas besoin d’aide, et que tout cela n’était qu’une vaste machination, un traquenard antisémite, destiné à manipuler l’opinion publique mondiale.

La carte de la pulsion animale

L’hypersexualisation des corps colonisés, particulièrement des femmes, n’est pas une chose nouvelle. On la retrouve dans l’iconographie orientaliste, comme l’ont fort bien montré Malek Alloula ou Gayatri Chakravorty Spivak, dans la lignée des travaux précurseurs d’Edward Saïd. Il s’agit de réduire les peuples colonisés à l’état d’accessoires érotiques dont on peut d’abord jouir, et que l’on pourra ensuite jeter ou détruire.

Des «animaux humains!», s’était exclamé Yoav Gallant, alors ministre de la défense, à propos des Gazaouis. «Des animaux lubriques», renchérissent les détracteurs de la flottille. Pour celles et ceux qui ont organisé ou défendu les crimes commis à Gaza, il est évident que l’intérêt est de continuer de déshumaniser les Palestiniens et celles et ceux qui les soutiennent. Quand l’accusation d’antisémitisme ne suffit plus, quand l’accusation de collusion avec le Hamas s’épuise, il reste la vieille carte des pulsions animales et des scandales sexuels.

Mais cette carte fonctionne-t-elle encore? A part une poignée d’imbéciles, quelques criminels, et peut-être notre département des affaires étrangères, personne ne croit à cette histoire de drogue et de préservatifs. L’horreur est qu’il n’y a même pas besoin d’y croire. Les messages lubriques par centains ne trompent pas. Pour les criminels de guerre et leurs thuriféraires, ce n’est plus une question de vérité, de crédibilité ou d’argumentation. C’est une affaire d’érotisme macabre. Le dernier soubresaut du colon se change en épectase.

Malgré l’horreur, il aura fallu des milliers de bots pour créer l’illusion qu’un soutien massif à Israël existe encore (en dehors des chancelleries et des salles de rédaction de certains médias de droite). L’impérialisme américain a coulé dans le détroit d’Ormuz, comme le suggère Myret Zaki dans les colonnes de Blick. Morte à Gaza, la crédibilité israélienne vient de voir son fantôme se noyer au large de la Grèce.

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