C’est la rentrée littéraire. Plusieurs auteurs et autrices sont venus faire la promotion de leur dernier ouvrage à «La Grande Librairie», émission culturelle phare du service public français. Augustin Trapenard, le présentateur, sourit. Ses yeux pétillent. Personne ne saurait mettre en doute son amour de la littérature. Une invitée est sur le point de s’exprimer. Le format est celui de la «carte blanche». C’est beau, quand on y pense. C’est la liberté d’expression. C’est l’euphorie démocratique.
De quoi peut bien parler un auteur, une autrice, «en liberté»? Du pouvoir des mots, peut-être? Ou de la force des sentiments? De la douceur des visages des enfants? De la poésie des cheveux des vieillards? De la fidélité inaltérable des chiens? De la grâce insurpassable des chats? S’il ou elle est «engagée», peut-être vous parlera-t-il, vous parlera-t-elle, des injustices, ou de la pauvreté, et même de la censure, cette horreur venue soit de pays où les hivers sont trop longs, soit de pays où les déserts sont brûlants?
Un écrivain, ça doit surtout écrire. Et si ça parle, ça doit être un peu niais. Surtout sur le service public. Dans le sourire d’Augustin Trapenard, dans ses encouragements, on devine l’attente pressée du bouquet de niaiseries capiteuses que le plateau doit humer avec délectation. Seulement, pas de chance. Les fleurs ont fané. L’invitée était Adèle Haenel. L’air est vite devenu irrespirable. Dans sa carte blanche, elle a dit: «L’Etat d’Israël commet un génocide en Palestine et la France est complice. […] Sanctionnez Israël et libérez la Palestine.»
Anti-palestinisme primaire
Taisez ce génocide que l’on ne saurait dire! Par de tels objets, l’ouïe en est blessée! La machine s’est mise en route. Tonnerres de protestations. Censure, naturellement. France Télévisions a retiré non seulement la séquence de son replay, mais toute l’émission. Comme le rappelle le média Arrêt sur images, c’était une autre ambiance quand les présentateurs de France Info laissaient parler le porte-parole de l’armée israélienne de longues minutes sans le contredire, et qu’ils allaient jusqu’à l’appeler «mon colonel» (!).
Or, si le caractère de censure est évident, si les dénégations de France Télévisions ne convainquent personne, ce n’est pas le plus important dans cette affaire. Ce que dit celle-ci, c’est certes le désamour de la liberté, c’est certes la méfiance viscérale du milieu littéraire français pour la politique concrète, mais c’est aussi et surtout l’anti-palestinisme primaire, qui rend suspecte toute manifestation de solidarité, et interdit jusqu’à la qualification des crimes qui sont commis contre tout un peuple.
Par cette censure, France Télévisions donne raison à Adèle Haenel. Oui, Israël commet un génocide. Oui, la France en est complice. Oui, 100 fois oui, mon colonel!