Antoine Droux, auteur du podcast «Crimes Suisses»
«On a tous un jour ou l'autre eu envie de tuer son voisin»

Auteur du podcast de la RTS «Crimes Suisses», le journaliste Antoine Droux a rendu visite à Blick pour parler faits divers, et décortiquer notre fascination pour la violence. Interview.
Publié: 21.06.2024 à 06:06 heures
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Dernière mise à jour: 21.06.2024 à 15:21 heures
Antoine Droux est journaliste radio et auteur du podcast «Crimes Suisses». Il est à la RTS depuis bientôt 20 ans, après avoir passé huit ans dans plusieurs radios régionales de Suisse romande. (Image d'archives)
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Daniella GorbunovaJournaliste Blick

Tout le monde (ou presque) aime les histoires de crimes. Que ce soit un thriller trépidant, ou un récit policier haletant, à lire ou à regarder, souvent, la violence, c’est étrangement cathartique — et fascinant. Vous êtes d’accord? Lâchez deux secondes Netflix, et consommez local: les meilleures histoires sanglantes à travers l’histoire, made in Switzerland, sont, depuis janvier 2024, réunies sur le podcast «Crimes Suisses» de la RTS, contées par le journaliste Antoine Droux.

Ce vendredi 21 juin, le passionné de faits divers sort son treizième épisode, «Un infirmier tueur en Suisse centrale». Un épisode pas comme les autres, puisque c’est le premier à relater une affaire suisse alémanique. Cet été, à partir de juillet, la RTS diffusera également huit épisodes sur La 1ère, tous les dimanches, jusqu’en septembre. En août, les auditrices et auditeurs auront aussi droit à une série spéciale sur la tragique histoire de l’Ordre du Temple solaire.

Avec ses bras remplis de tatouage, et sa dégaine nonchalante, Antoine Droux est venu rendre visite à Blick pour nous parler des coulisses du projet. Pourquoi est-on autant fasciné par ce genre d’histoires, et qu’est-ce que ça dit de nous? Scénariser et raconter la violence comme le fait le journaliste — voix grave, musique et narration soutenue à l’appui — c’est la banaliser? On a parlé crimes sans tabous.

Antoine Droux, est-ce que les monstres existent, dans la vraie vie?
J’ai bien peur que oui. Et je pense qu’il y a une partie monstrueuse en chacun de nous, mais qui est enfouie — et fort heureusement. C’est un des grands défis de la vie, de comprendre ce monstre que nous portons tous en nous, et puis de le dresser, de le gérer, de vivre avec sans le laisser sortir.

Donc, au final, les grands criminels sont des gens comme vous et moi, qui n’ont simplement pas su «dresser» leur monstre intérieur?
Non, je n'irai pas jusque-là, mais en même temps, je suis journaliste, pas psychiatre. Je crois que ce ne sont pas des individus comme les autres puisqu'il n'y a qu'une infime partie de la population qui commet des crimes graves. En revanche, je pense en effet que s'ils commettent des atrocités, c'est parce qu'ils ont laissé libre cours à ce côté sombre et monstrueux. Et puis il peut y avoir des circonstances extérieures qui peuvent jouer un rôle d'élément déclencheur pour cette monstruosité enfouie.

Et c’est pour cela que les grands criminels vous fascinent, au point d’en avoir fait votre gagne-pain?
Déjà, je ne fais pas que ça à la RTS! Et puis, je ne suis pas particulièrement fasciné par le monstrueux et la violence. Ce qui me fascine, c'est l'humain de manière générale: sa beauté, sa bonté, mais aussi ses failles et son côté noir — sans forcément aller jusqu'au monstrueux.

Et, à votre avis, pourquoi les histoires de crimes violents fascinent tant — et depuis toujours — le grand public?
Je pense que les grands crimes captivent tout le monde ou presque parce qu’on a tous, un jour ou l’autre, eu envie de tuer son voisin, par exemple, sauf que la grande majorité d’entre nous ne passera jamais à l’acte. Donc, forcément, lorsque quelqu’un tue, ça nous intéresse. Ça nous interpelle. On se demande instinctivement: comment il a fait? Dans quelles circonstances a-t-il décidé de le faire? Il y a une dimension cathartique là-dedans. Et, à l’inverse: comment me serais-je comporté à la place de la victime? Est-ce que, moi, je m’en serais tiré? Ces histoires de crime sont là pour nous tendre un miroir, plus qu’autre chose, au final.

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Les podcasts «Crimes Suisses» sortent en moyenne un épisode toutes les deux semaines. Ici, Antoine Droux en pleine action. (Image d'archives)

Raconter et romancer des histoires monstrueuses, c’est votre travail. Est-ce que vous avez l’impression de faire votre beurre sur le malheur d’autrui?
Ça me semble être une évidence: bien sûr que non! Je préférerais qu'il n'y ait plus jamais de crimes sur terre — même si je devrais alors changer de thématique… et ce serait génial (rires)!

Scénariser et raconter la violence extrême comme un conte, comme un roman, comme vous le faites — et comme le font le cinéma et la littérature depuis la nuit des temps — n’est-ce pas la banaliser?
Non, car ces histoires parlent certes de gens à la base tout à fait normaux, mais qui commettent des actes qui sont tout sauf banals. Et puis, je fais mon métier pour être écouté, vous faites le vôtre pour être lue. Nous devons tous deux donner une forme à ces histoires pour pouvoir les partager, trouver un titre accrocheur… Mais ce n’est pas pour autant que nous faisons l’apologie des crimes que nous contons!

Ne le faisons-nous pas sans faire exprès, à travers la narration, tout de même? En écoutant le ton grave de votre voix, la musique, le rythme donné aux histoires, on a presque envie d’y être, alors que ce sont des récits d’horreur!
Pour moi, Crime Suisse raconte avant tout notre pays à travers différentes époques, différentes régions, à travers des faits de société marquants. C'est à la fois de la microhistoire et de la littérature du réel — je n'invente rien. Et je ne me frotte pas les mains de manière machiavélique en écrivant mes podcasts, je vous assure… Au contraire, je dois prendre une distance journalistique avec ça.

Après avoir été à la tête de «Médialogues», l’homme de radio a entrepris d'écumer les faits divers les plus troublants du pays, toutes époques confondues. (Image d'archives)

Est-ce que, en tant que journalistes et créateurs de contenu, on peut raconter toutes les histoires, ou pensez-vous que certains récits ne doivent jamais parvenir aux oreilles du grand public?
Je pense qu’on peut tout raconter, oui. C’est notre métier. Mais on ne peut pas le faire n’importe comment. Exemple: Parfois, les détails gores et sanglants sont nécessaires pour la compréhension du dossier. Et parfois, ils n’apportent rien, au niveau de l’information, donc il ne sert à rien de les inclure. Il faut aller au-delà de l’anecdote sanglante.

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Parlez-nous du dernier épisode de «Crimes Suisses», qui vient de sortir aujourd’hui. La musique, la narration avec votre voix grave désormais bien connue du public: tout est là pour faire de cet infirmier tueur de vieux dans un EMS un personnage de roman, pour qui on ressent par moments de l’empathie. C’était le but?
Je réfute le côté romanesque de mes podcasts! Cette histoire, elle est réelle, je n'ai rien inventé. Si on a l'impression que cette histoire est semblable à celle d'un roman, c'est que la réalité dépasse parfois la fiction! L'histoire de Roger, cet infirmier lucernois qui a été condamné pour sept assassinats, quinze meurtres et trois tentatives de meurtre commis entre 1995 et 2001, est choquante, déstabilisante, mais elle est bien réelle. Et je comprends qu'on puisse penser que j'en rajoute un peu: moi-même, lorsque j'épluchais les archives, je n'arrivais pas à croire à certains éléments, pourtant attestés.

Lors de son premier crime, cet infirmier voulait «abréger les souffrances de Frida», sa première victime. Ainsi de suite pour les suivants. En soulignant ses «nobles» intentions, est-ce que vous ne prenez pas un peu parti pour le meurtrier — poussant les auditeurs à empathie avec?
Au contraire. À la fin de l'épisode, l'historien invité Vincent Barras explique justement ce phénomène: cette figure du soignant qui tue pour soulager les souffrances traverse l’histoire de la médecine depuis l'Antiquité. Il s'agit là de le donner à voir, et de le décrire, pour le comprendre. Il s'agit de provoquer une réflexion, pas de l'empathie. A la fin, je pense que cet épisode montre bien à quel point c'est ici plutôt une question de pouvoir. Roger était ivre de son pouvoir de vie ou de mort.

Quelle est votre histoire de crime favorite de tous les temps?
Je n’en ai pas. On ne peut pas vraiment avoir d’histoire de crime «favorite»…

Bon alors celle qui vous a le plus marqué?
Je peux peut-être citer l’histoire qui est à l’origine de cette idée de série de Podcasts — c’est celle que je raconte à l’épisode 4, «Une veuve lausannoise tuée à coups de hache». C'est la photo de la chambre décrite dans l'histoire, nichée dans les archives, qui m'a beaucoup marqué. Il y a les objets du quotidien de cette veuve sur l'image: son lit, son dentier posé sur le tapis, à côté du cadavre… J'y ai trouvé un aspect très intime, et un voyage dans le temps. Cette image à elle seule résume bien l'intention de «Crimes Suisses»: comprendre une époque, le quotidien des gens à cette époque, les motivations des criminels, etc.

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Si vous deviez vous-même commettre un crime spectaculaire et monstrueux, ça ressemblerait à quoi?
Je ne répondrai qu'en présence de mon avocat (rires). Non, vraiment, je n'y ai jamais pensé.

Vous n’avez jamais pensé à la façon dont vous tueriez quelqu’un?
Pourquoi vous oui?

Bien sûr! Et je ne vous crois pas, quand vous dites que vous n’y avez jamais réfléchi. Mais bon, puisque vous ne voulez pas vous confier, je termine avec une question moins polémique: quelle est votre série policière préférée?
«True détective», sans aucun doute.

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