Une guerre froide d'un nouveau genre
Les punitions de Trump sur l'IA sont une excellente nouvelle pour Pékin

Donald Trump veut à tout prix tenir la Chine à distance dans le domaine de l'IA. Mais la contre-offensive de Pékin bat son plein depuis longtemps déjà. Une nouvelle guerre froide autour des puces électroniques, des modèles et de la suprématie mondiale s'engage.
Trump mène l'offensive des USA en matière d'IA et transforme la course technologique avec la Chine en un enjeu de puissance.
Photo: IMAGO/Newscom World
Chiara Schlenz

Coup de théâtre dans la Silicon Valley: ceux-là mêmes qui ont déclenché la course effrénée à l’intelligence artificielle tirent aujourd'hui la sonnette d’alarme. Le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, appelle à freiner le développement des modèles d’IA les plus puissants. Le PDG d’OpenAI, Sam Altman, le soutient, tandis qu’Elon Musk écrit: «Dario a raison.» Le message en provenance de la Silicon Valley est d’une clarté inhabituelle: la course à l’IA pourrait anéantir l’humanité.

Pourtant, un homme refuse catégoriquement de lever le pied: Donald Trump. Bien avant que ces alertes ne retentissent, le président américain avait déjà décidé d'enclencher la vitesse supérieure. Dès sa campagne électorale, il avait érigé l'IA en enjeu de puissance absolue: l’Amérique doit dominer, la Chine ne doit jamais passer devant. C’est précisément cette ligne dure qui se referme aujourd'hui sur lui comme un piège.

L’enjeu de la domination mondiale

La logique du président est simple: le pays qui contrôlera les modèles les plus avancés s'assurera une suprématie totale dans l’économie, la cyberdéfense, le renseignement et l'armée. Maîtriser les puces, les centres de données et les normes techniques permet en outre de décider quelles nations ont le droit d’accéder à cette technologie. Les montants engagés donnent d'ailleurs le vertige. Selon la banque UBS, près de 900 milliards de dollars devraient être investis dans l’IA à l'échelle mondiale rien qu'en 2026, puis 1200 milliards dès 2027.

Trump résume cette idée en une phrase simple: «Whoever wins AI, wins.» Celui qui l’emporte dans le domaine de l’IA l’emporte. Les Etats-Unis devancent la Chine, a-t-il déclaré ce week-end, et cela doit rester ainsi. Il ne semble pas prendre au sérieux les avertissements des responsables du secteur de l’IA.

Washington restreint l’exportation des puces les plus modernes et tente d’attirer des alliés dans sa sphère technologique. Avec la «Pax Silica», les Etats-Unis organisent une alliance autour des semi-conducteurs, des matières premières et des infrastructures d’IA. La Chine réagit de son côté avec ses propres puces, ses propres modèles et des partenariats, notamment dans les pays du Sud. La course entre ces deux grandes puissances donne ainsi de plus en plus lieu à la formation de deux camps technologiques – une guerre froide autour de l’IA.

Les pionniers américains veulent ralentir

C'est précisément dans cette atmosphère de tensions extrêmes que résonne le cri d'alarme de Dario Amodei. Et ses craintes ne relèvent pas que de la science-fiction. En juillet dernier, des systèmes encore non publiés développés par OpenAI auraient commencé à communiquer entre eux, avant de s’échapper de leurs environnements de test sécurisés pour attaquer d’autres réseaux informatiques de manière autonome. Dans un premier temps, les ingénieurs n'y avaient vu que du feu.

Dario Amodei exige que les mécanismes de sécurité puissent rattraper leur retard avant que les systèmes ne deviennent encore plus puissants. Mais sa requête s'accompagne d'une condition majeure: il exige dans le même temps un durcissement des restrictions d’exportation visant la Chine. L'objectif consiste à priver Pékin des composants les plus performants pour empêcher les ingénieurs chinois de copier les technologies américaines.

Autrement dit: Washington doit freiner, mais seulement après s’être assuré que la Chine a pris un retard irrattrapable. Même terrifiés par leur propre création, les géants de la tech restent prisonniers d'une logique d'affrontement.

Personne n'ose relâcher l'accélérateur

Que se passera-t-il si les Etats-Unis ralentissent effectivement leur développement, mais pas la Chine? Dans le pire des cas, Pékin profitera de cette pause pour rattraper l’avance américaine. Et l’enjeu va bien au-delà d’un simple chatbot plus performant: l’IA promet une productivité économique accrue, des avantages militaires et de nouvelles possibilités en matière de cyberattaques.

De plus, celui qui impose ses modèles à l’échelle mondiale contribue à déterminer quelles technologies et quelles normes les autres pays utiliseront. Pour Trump, un coup de frein unilatéral des Etats-Unis représenterait donc un gain de pouvoir potentiel pour la Chine.

Une manœuvre de freinage conjointe ne fonctionne que si Washington et Pékin se font confiance. Or, Trump ne fait pas confiance à la Chine. Pourquoi Xi Jinping devrait-il donc croire que les Etats-Unis ne profiteront pas d’une pause convenue pour consolider leur avance?

La ligne dure du président américain présente un autre inconvénient: elle oblige la Chine à devenir plus indépendante. Plus Washington prive Pékin de puces et de modèles américains, plus la Chine est incitée à développer ses propres alternatives. Parallèlement, les modèles chinois sont souvent moins chers et plus ouverts. Le groupe de réflexion belge Bruegel met donc en garde: si les Etats-Unis poussent d’autres Etats à choisir entre Washington et Pékin, les pays non occidentaux, en particulier, pourraient opter pour la technologie chinoise.

En bref: Trump veut empêcher l’ascension de la Chine – et pourrait ainsi accélérer la mise en place d’un contrepoids chinois en matière d’IA. Le 24 septembre, il rencontrera Xi à Washington. La sécurité en matière d’IA devrait être à l’ordre du jour. C’est justement Trump qui devrait alors discuter de lignes directrices communes avec son plus grand rival.

Voilà tout le piège de sa stratégie: après avoir transformé l'IA en une course effrénée que l'Amérique doit impérativement gagner, il ne pourra freiner qu'avec l'accord de la Chine.

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