Ils font régner la peur en Europe et tuent chaque jour en Ukraine. Les drones de Vladimir Poutine sont l’un des plus grands fléaux de notre époque. Aucun n’est plus redoutable que le «Geran-3», une arme de trois mètres de long pesant 200 kilos, conçue sur la base du drone iranien Shahed-238. Il s’agit du dernier fleuron de l’arsenal meurtrier du chef du Kremlin. Grâce à son turboréacteur, il peut voler à 600 km/h, une vitesse trop élevée pour de nombreux systèmes de défense.
Le service secret ukrainien GUR a examiné de près un Geran-3 intercepté et y a découvert sept composants suisses – malgré les sanctions en vigueur. L’aide involontaire de notre pays à l’armurerie de Vladimir Poutine pourrait pourtant avoir un effet boomerang fatal. Avec les nouvelles rampes de lancement, ces drones pourraient atteindre des cibles en Suisse.
Des puces et des modules GPS suisses
Ces dernières années, des composants helvétiques ont été trouvés à plusieurs reprises dans des systèmes d’armes russes. Le Geran-2, prédécesseur du nouveau «top killer» de Vladimir Poutine, contenait déjà des pièces suisses. Les drones de reconnaissance Gerbera, récemment abattus en Pologne, en étaient également équipés.
Mais malgré les sanctions en vigueur, le dernier «top killer» de Poutine, utilisé pour la première fois ces dernières semaines, ne vole lui aussi qu’avec l’aide de technologies suisses. Sont concernées ST Microelectronics, dont le siège est situé dans le canton de Genève, ainsi que l’entreprise U-Blox de Thalwil, dont les composants avaient déjà été retrouvés dans d’autres drones russes. Le Geran-3 analysé contenait une puce mémoire, quatre microcontrôleurs (mini-ordinateurs) et un régulateur de tension de ST Microelectronics, ainsi qu’un module GPS produit par U-Blox.
Interrogée par Blick, ST Microelectronics rappelle qu’elle fournit plus de 200’000 clients dans le monde entier – toujours dans le respect des règles commerciales. En 2022, elle a renforcé ses mesures de conformité aux sanctions imposées à la Russie. «Nous n’avons plus de succursale en Russie», souligne son porte-parole Ronan Mulvaney.
Contrebande?
Le porte-parole d’U-Blox, Sven Etzold, écrit: «Immédiatement après l’invasion russe de l’Ukraine en février 2022, U-Blox a stoppé toutes ses ventes vers la Russie, la Biélorussie et les territoires occupés par l’armée russe, quelle que soit leur destination.» L’entreprise a aussi récemment décidé de ne plus vendre de produits aux membres de l’Union économique eurasiatique (zone de libre-échange liée à la Russie).
Fondée à l’origine à l’EPF, U-Blox précise que les composants retrouvés dans le drone ont forcément été acquis avant l’entrée en vigueur des sanctions, vendus à Moscou par des clients tiers, introduits en contrebande ou encore extraits de produits civils (comme des trottinettes électriques ou des voitures) avant d’être intégrés dans des systèmes d’armes.
«Les entreprises ont manqué à leur obligation»
Balthasar Glättli, conseiller national des Vert-e-s de Zurich, rejette ces explications. Militant de longue date contre les exportations d’armes, il plaide pour un durcissement des règles. Il rappelle que, trois ans plus tôt, des chercheurs britanniques avaient déjà mis en évidence l’utilisation de composants suisses dans des armes russes.
«En 2022, on pouvait encore invoquer les vieux stocks. Personne ne pouvait prévoir l’attaque de Poutine. Mais aujourd’hui?» Pour Balthasar Glättli, «ces entreprises ont manqué à leur obligation de veiller à ce que leurs produits ne soient pas détournés pour la guerre d’agression russe».
Zelensky prévient l'Occident
Le conseiller national socialiste zurichois Fabian Molina partage cet avis. Selon lui, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) a sa part de responsabilité. Il estime essentiel que les sanctions soient appliquées rigoureusement et que les entreprises suisses assument pleinement leur devoir de diligence afin de ne pas soutenir la guerre d’agression. «Le Seco doit en faire davantage pour responsabiliser l’économie suisse.»
La semaine dernière encore, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a alerté l’ONU sur la menace croissante que représentent les drones russes. Selon lui, le monde assiste à une dangereuse course technologique, produisant des armes de plus en plus meurtrières, capables de frapper aussi en Occident.
On ignore jusqu’où le Geran-3, équipé d’un moteur à réaction, peut voler. Son prédécesseur, le Geran-2, avait une portée de plus de 2000 kilomètres. Et selon l’expert en imagerie satellite Brady Africk, de nouvelles rampes de lancement, construites par la Russie à seulement 35 km de la frontière ukrainienne, pourraient devenir le point de départ d’attaques visant l’Europe occidentale.
La Suisse se trouverait elle aussi facilement dans la zone d’action de ces drones, qui transportent jusqu’à 90 kilos d’explosifs. La visite inhabituelle d’officiers ukrainiens au Danemark cette semaine montre combien l’Europe reste mal préparée à cette menace. Plutôt que de défendre leur pays sur place, ces militaires doivent expliquer à leurs homologues occidentaux, à Copenhague, comment lutter efficacement contre les drones de Poutine. Dans l’idéal, ils feraient aussi étape à Berne avant leur retour.