En bref
- Le RN renforce sa présence au Sénat français, mais ne compte toujours aucun élu dans les départements frontaliers de la Suisse. Un contraste qui confirme ses difficultés d’implantation locale en France voisine.
Six mois après les municipales, rebelote. Alors que le RN vient de réaliser une percée historique aux sénatoriales et s'offre pour la première fois un groupe au Palais du Luxembourg, il repart sans siège des départements français qui bordent la Suisse. Pourquoi la poussée du parti de Marine Le Pen continue-t-elle de buter sur la France voisine?
Partout? Pas vraiment. C'était déjà le constat au lendemain des municipales de mars. Alors que le Rassemblement national progressait dans une partie de la France, il avait eu toutes les peines du monde à transformer l'essai aux portes de Genève et de la Suisse. Six mois plus tard, changement de scrutin, changement d'électeurs, mais résultat étonnamment similaire.
Cette fois, direction le Sénat. Dimanche 27 septembre, le RN a franchi un cap: neuf nouveaux sénateurs viennent rejoindre ses trois élus de 2023. Avec l'appui de trois sénateurs UDR, alliés du parti, un groupe de 14 membres peut voir le jour. Une première au Palais du Luxembourg. La droite et le centre restent largement dominants dans une assemblée de 348 sièges, mais le symbole est fort: le RN commence à convertir ses succès électoraux en implantation institutionnelle.
A la frontière suisse? Zéro
C'est là que la carte se brouille. Parmi les départements français directement adossés à la Suisse et renouvelés cette année, aucun n'envoie un sénateur RN au Palais du Luxembourg. L'Ain? Zéro. La Haute-Savoie? Zéro. Le Doubs? Zéro. Le Territoire de Belfort? Zéro. Le Haut-Rhin? Zéro. Le Jura, lui, n'était pas concerné par ce renouvellement.
Dans le Territoire de Belfort, le candidat RN Olivier Decoster recueille seulement 26 voix de grands électeurs, soit 6,97% des suffrages exprimés. Très loin derrière le sénateur LR Cédric Perrin (droite), réélu avec 78,55%. Dans le Doubs, le RN avait pourtant sorti une figure connue: la députée Géraldine Grangier menait la liste. Aucun des trois sièges n'est tombé dans son escarcelle.
Ailleurs, le parti n'était même pas présent sous son propre drapeau. Dans l'Ain, aucune liste RN: Reconquête occupait cet espace, sans décrocher d'élu. En Haute-Savoie, c'est l'UDR d'Eric Ciotti, alliée du RN, qui tentait sa chance. Là encore, aucun siège. Dans le Haut-Rhin, une liste classée «union à l'extrême droite» par le ministère de l'Intérieur atteint 8,80% des suffrages, mais reste elle aussi à quai.
LE RN perce, mais ailleurs
Autrement dit, même en élargissant la focale aux alliés du RN et aux listes classées à l'extrême droite, le résultat est le même: aucun sénateur issu de ce bloc dans les départements frontaliers renouvelés en 2026.
Pourquoi est-ce intéressant? Parce que les sénatoriales ne mesurent pas la même chose qu'une présidentielle ou des législatives. Les Français ne votent pas directement. Les sénateurs sont élus par un collège de grands électeurs composé très majoritairement de délégués des conseils municipaux, auxquels s'ajoutent notamment des parlementaires et des élus départementaux et régionaux. C'est donc aussi un examen de passage pour l'enracinement local d'un parti. Et c'est précisément là que le RN a longtemps péché.
Son succès national de dimanche suggère qu'il commence à combler ce retard. Le Monde souligne notamment sa capacité nouvelle à attirer les suffrages de maires ruraux sans étiquette. Ce n'est plus seulement un parti capable de réaliser de gros scores lors des élections nationales: il commence à disposer des relais locaux nécessaires pour exister dans une chambre conçue pour représenter les territoires.
«Et au milieu passe une frontière»
Mais cette dynamique ne se retrouve pas, pour l'instant, le long de la frontière suisse. Le constat fait écho aux municipales de mars. Il y a six mois, lors de ces élections, Blick avait déjà constaté que les deux formations qui bousculent le plus fortement le paysage politique national, le RN et La France insoumise, peinaient à reproduire leurs performances en France voisine. Sébastien Colson, journaliste au Dauphiné libéré et auteur d'«Et au milieu passe une frontière», avançait alors plusieurs explications: moindre enracinement électoral d'une population très mobile, tradition de droite modérée dans l'Ain et en Haute-Savoie, et surtout influence économique de la Suisse.
Pour lui, le constat reste valable, «d'autant que les deux modes de scrutin sont très étroitement corrélés: aux sénatoriales ne votent que les grands électeurs, c'est-à-dire des élus, et parmi eux, ceux des communes sont les plus nombreux. Quand il y a une poussée dans un sens aux municipales, elle se retranscrit donc quasi automatiquement aux sénatoriales.»
Et, donc, le contraste demeure. Le RN a réussi à faire son entrée en force dans une institution qui lui résistait depuis des décennies, mais pas dans cette bande frontalière où les grands électeurs continuent de privilégier la droite classique, le centre ou la gauche locale.
Il faut aussi éviter un raccourci: cela ne signifie pas que le RN soit faible électoralement dans tous ces départements lors des scrutins nationaux. Les sénatoriales racontent autre chose. Elles mesurent la capacité d'un parti à disposer d'élus, de réseaux et de soutiens parmi ceux qui administrent les communes. Sur ce terrain, le RN vient de progresser nettement en France. Mais aux portes de la Suisse, le verrou tient encore.
Vu de Suisse, le Sénat français peut paraître plus discret que l'Assemblée nationale. Il est pourtant loin d'être décoratif. Ses 348 membres votent les lois, contrôlent le gouvernement et représentent les collectivités territoriales. Ils sont élus pour six ans, avec un renouvellement par moitié tous les trois ans.
Pour faire simple, le Sénat ressemble un peu au Conseil des Etats suisse, avec une différence essentielle: les deux chambres françaises ne sont pas parfaitement égales. Un projet de loi passe normalement de l'Assemblée au Sénat, puis revient de l'une à l'autre jusqu'à l'adoption d'un texte identique. C'est la «navette parlementaire» qui ressemble à celle qui prévaut à Berne. En cas de désaccord, une commission mixte paritaire de sept députés et sept sénateurs tente de trouver un compromis. Mais pour la plupart des lois ordinaires, le gouvernement peut finalement demander à l'Assemblée nationale de trancher en dernier ressort.
Cela n'empêche pas le Sénat de peser lourd. Il peut amender profondément un texte, ralentir son adoption et obliger le gouvernement à négocier. Il joue aussi un rôle central dans le contrôle du pouvoir exécutif, grâce aux auditions, aux rapports et aux commissions d'enquête.
L'affaire Benalla l'a montré avec éclat en 2018 et 2019. Les auditions menées par la commission des lois du Sénat avaient placé l'Elysée sous une forte pression politique. Plus récemment, les sénateurs ont utilisé leurs pouvoirs d'enquête sur TikTok et de nombreux autres sujets. Une commission d'enquête peut convoquer des responsables et recueillir des informations grâce à des pouvoirs d'investigation spécifiques.
Sur un point, le Sénat dispose même d'un véritable droit de veto: la révision de la Constitution. Contrairement à une loi ordinaire, une modification constitutionnelle doit être votée dans les mêmes termes par l'Assemblée nationale et le Sénat. Si les sénateurs refusent, les députés ne peuvent pas passer outre.
Et pour le RN, disposer d'un groupe change concrètement les choses. Un groupe politique bénéficie de moyens propres, d'une présence organisée dans les commissions et de droits supplémentaires dans la vie parlementaire. Surtout, chaque groupe peut utiliser une fois par année parlementaire son «droit de tirage» pour obtenir la création d'une commission d'enquête ou d'une mission d'information.
Voilà pourquoi les sénatoriales de dimanche ne sont pas seulement une bataille de prestige. Entrer au Sénat en force, c'est gagner des moyens, des leviers de contrôle et une nouvelle scène institutionnelle. Pour le RN, longtemps marginal au Palais du Luxembourg, c'est un changement important. Même si, en France voisine, cette percée reste pour l'instant invisible.
Vu de Suisse, le Sénat français peut paraître plus discret que l'Assemblée nationale. Il est pourtant loin d'être décoratif. Ses 348 membres votent les lois, contrôlent le gouvernement et représentent les collectivités territoriales. Ils sont élus pour six ans, avec un renouvellement par moitié tous les trois ans.
Pour faire simple, le Sénat ressemble un peu au Conseil des Etats suisse, avec une différence essentielle: les deux chambres françaises ne sont pas parfaitement égales. Un projet de loi passe normalement de l'Assemblée au Sénat, puis revient de l'une à l'autre jusqu'à l'adoption d'un texte identique. C'est la «navette parlementaire» qui ressemble à celle qui prévaut à Berne. En cas de désaccord, une commission mixte paritaire de sept députés et sept sénateurs tente de trouver un compromis. Mais pour la plupart des lois ordinaires, le gouvernement peut finalement demander à l'Assemblée nationale de trancher en dernier ressort.
Cela n'empêche pas le Sénat de peser lourd. Il peut amender profondément un texte, ralentir son adoption et obliger le gouvernement à négocier. Il joue aussi un rôle central dans le contrôle du pouvoir exécutif, grâce aux auditions, aux rapports et aux commissions d'enquête.
L'affaire Benalla l'a montré avec éclat en 2018 et 2019. Les auditions menées par la commission des lois du Sénat avaient placé l'Elysée sous une forte pression politique. Plus récemment, les sénateurs ont utilisé leurs pouvoirs d'enquête sur TikTok et de nombreux autres sujets. Une commission d'enquête peut convoquer des responsables et recueillir des informations grâce à des pouvoirs d'investigation spécifiques.
Sur un point, le Sénat dispose même d'un véritable droit de veto: la révision de la Constitution. Contrairement à une loi ordinaire, une modification constitutionnelle doit être votée dans les mêmes termes par l'Assemblée nationale et le Sénat. Si les sénateurs refusent, les députés ne peuvent pas passer outre.
Et pour le RN, disposer d'un groupe change concrètement les choses. Un groupe politique bénéficie de moyens propres, d'une présence organisée dans les commissions et de droits supplémentaires dans la vie parlementaire. Surtout, chaque groupe peut utiliser une fois par année parlementaire son «droit de tirage» pour obtenir la création d'une commission d'enquête ou d'une mission d'information.
Voilà pourquoi les sénatoriales de dimanche ne sont pas seulement une bataille de prestige. Entrer au Sénat en force, c'est gagner des moyens, des leviers de contrôle et une nouvelle scène institutionnelle. Pour le RN, longtemps marginal au Palais du Luxembourg, c'est un changement important. Même si, en France voisine, cette percée reste pour l'instant invisible.