Avant de rentrer dans la cellule de prison mobile, posée au milieu des tours du quartier du Tonkin à Villeurbanne, Rayane pensait que parfois, la détention ça pouvait «être bien, avec beaucoup de choses, comme des PlayStations».
Puis l'adolescent pénètre, avec trois autres collégiens dans ces 8 m2 dans lesquels Yannick Deslandes, ex-trafiquant de drogue, a reconstitué son quotidien en prison: des lits superposés avec vue sur des toilettes, la moisissure, du sang sur un miroir brisé, une télé et un bruit entêtant de grilles qui claquent, de clés, de cris.
«Il n'y a pas d'intimité du tout»
En sortant, Rayane semble marqué: «Il n'y a pas d'intimité du tout. C'est très bruyant. Franchement, ça doit être compliqué pour vivre juste une semaine». «On a ressenti l'inconfort, la chaleur, le bruit et un peu de malaise. Je pensais que c'était plus calme, plus spacieux. Ça va me faire réfléchir. Pas forcément complètement arrêter les bêtises, mais bon», ajoute Yassine, 14 ans, à ses côtés.
C'est exactement là que Yannick Deslandes voulait les amener: leur faire comprendre que la prison, contrairement aux clichés véhiculés parfois sur les réseaux sociaux, n'est «pas le Club Med». «C'est quoi le message qu'on envoie aux jeunes en leur faisant croire que la prison est un Club Med? Et quel est le message aussi qu'on envoie aux victimes?», s'interroge-t-il.
Engrenage
Ici, à deux pas des beaux quartiers de Lyon, une dizaine de points de deal empoisonnaient la vie des habitants il y a encore quelques mois. Sur le chemin de l'école, ce sont des jeunes dealers qui peuvent d'abord interpeller, puis demander d'aller acheter une canette, après de surveiller le bout de la rue, et c'est l'engrenage. Avec son béret et sa barbe grisonnante, Yannick Deslandes raconte aux jeunes son parcours, avec des formules dont il sait qu'elles peuvent résonner en eux.
«Je vendais de la drogue et je croyais pouvoir m'en sortir comme ça. Et quand j'étais en prison ma mère parfois ne mangeait pas pendant deux ou trois jours pour pouvoir m'envoyer un mandat. Combien j'ai gagné dans le trafic? 22 ans de prison et une amende que je payerai jusqu'à la fin de ma vie», déroule l'ex-détenu, aujourd'hui âgé de 57 ans.
En avril 2025, il a créé l'association «Mur'Mures» et avec sa cellule mobile – montée sur une remorque derrière une voiture – il sillonne les routes de France au gré des demandes. Après la région lyonnaise, il ira à Marseille puis Nice. Il intervient aussi au collège, en prison et espère pouvoir financer une seconde cellule.
Echange fondamental
Au quartier du Tonkin, après de multiples opérations policières, il ne reste que «deux points de deal qui vivotent», explique Jeremy Flauraud, coordinateur du programme «Prévention de la participation des jeunes aux trafics de stupéfiants» à Villeurbanne.
L'enjeu désormais pour lui est de faire comprendre aux jeunes que ces trafics «ce n'était pas normal», et d'occuper le terrain, car «plus on a de personnes dans l'espace public, moins ils auront d'espace». Et il demeure convaincu de l'intérêt de faire intervenir un ex-délinquant, même si la démarche peut heurter.
«Les jeunes réagissent différemment quand c'est quelqu'un qui a vraiment connu la prison et qui parle, de la relation à sa famille, de sa vie quotidienne et de l'après aussi», explique Jeremy Flauraud. «On est persuadé que l'échange entre pairs est fondamental. Ils vont pouvoir se renvoyer des choses beaucoup plus percutantes», appuie Marie-Sophie Biggio, directrice pénitentiaire d'insertion et de probation à Lyon, lors d'une table ronde avec Yannick Deslandes sur la «désitance», processus par lequel on réussit à s'éloigner de la délinquance.
Yannick Deslandes plaide pour développer la pair-aidance, déjà éprouvée avec les alcooliques anonymes, d'autres addictions ou en psychiatrie, qui permet l'entraide et le partage d'expériences entre personnes qui ont traversé les mêmes difficultés. «On a 10 ans de retard en France. C'est vraiment le maillon qui manque, parce qu'un gamin, quand il me connaît, il peut se confier, me dire des choses qu'il ne pourra pas dire à ses éducateurs», conclut-il.