Il le savait. Ses conseillers chargés de la sécurité avaient même insisté pour qu'Emmanuel Macron dorme à Beyrouth, au Liban, plutôt qu'à Damas. Rien n'y a fait. Le président français voulait être le premier dirigeant occidental à effectuer une visite d'Etat en Syrie depuis la chute du régime de Bachar al-Assad, survenue en décembre 2024.
Question de réputation, bien sûr. Mais aussi volonté de prendre de l'avance dans ce pays qui fut, jadis, un protectorat français entre 1923 et 1946. Preuve de l'importance historique de ces liens, la Syrie fut âprement disputée, lors de la Seconde Guerre mondiale, entre le régime de Vichy et la France libre du général de Gaulle, qui y effectua une tournée en 1942.
Deux explosions à Damas
Pourquoi, néanmoins, avoir risqué la mort à Damas, ce que les deux explosions survenues près de l'hôtel où logeait le président ont confirmé à l'aube? Au moins pour trois raisons, toutes essentielles.
La première est le besoin de s'assurer du soutien de l'actuel gouvernement syrien dans le maintien à l'écart, sous surveillance, des dernières dizaines de combattants djihadistes français qui combattirent l'armée d'Assad aux côtés du nouveau président Ahmed al-Charaa, autrefois affilié à Al-Qaïda.
La seconde raison est la nécessité d'obtenir de ce même gouvernement syrien le démantèlement des réseaux arrière du Hezbollah libanais, alors que la France pourrait déployer, avec l'Italie, une force de maintien de la paix au sud du Liban, lorsque le mandat de la FINUL, la force des Nations unies, expirera en décembre.
Dernière raison, enfin, beaucoup plus officieuse: une affaire secrète relie le président Ahmed al-Charaa à la France, celle du cimentier Lafarge (racheté par le Suisse Holcim) et de sa cimenterie de Jalabiya, dans le nord-est du pays. Plusieurs dirigeants de Lafarge ont été condamnés en avril 2026 pour avoir financé des groupes terroristes. L'heure, selon Paris, est venue de tourner cette page afin que le futur procès en appel puisse accoucher d'un verdict plus clément.
Pas l'interlocuteur idéal
Ahmed al-Charaa n'est pas, vu de Paris, l'interlocuteur idéal. Contrairement à Donald Trump, qui voit en lui un homme fort capable de tenir son pays et de le ranger dans le camp occidental, Emmanuel Macron a beaucoup de doutes. Il sait que l'actuel gouvernement, issu des milices islamistes soutenues par la Turquie, est sur un volcan. Il sait que le sort de la minorité chrétienne de Syrie est très fragile, comme l'ont montré les massacres de décembre 2025. Mais quel autre choix? La France a défendu d'emblée, après le départ de Bachar al-Assad pour Moscou à la fin de 2024, l'abandon des sanctions européennes.
Les Etats-Unis ont suivi. L'objectif, pour la France, est d'éviter que Damas ne se mette, comme le fait le président turc Recep Tayyip Erdoğan, à pratiquer un chantage aux migrants et aux djihadistes européens détenus dans des camps contrôlés par les Kurdes.
L'opinion publique française n'est pas prête à recevoir ces ex-djihadistes et leurs familles (les femmes et les enfants rentrent peu à peu), jugés responsables des attentats de Paris du 13 novembre 2015. C'est du désert syrien, alors sous le contrôle de l'Etat islamique, que partirent les ordres d'attaquer le Bataclan.
Influence au Liban
Emmanuel Macron sait aussi que la Syrie, même très affaiblie, dispose de moyens importants au Liban, où des cellules terroristes pourraient être activées à tout moment. La Syrie n'est pas un eldorado comme les Emirats arabes unis. Elle a, pour l'heure, peu à offrir en termes d'investissements, sinon son champ pétrolier d'Al-Omar, sur lequel lorgnent les Américains.
Ce n'est pas un hasard si le patron de Total, Patrick Pouyanné, et l'armateur d'origine libanaise de CMA CGM, Rodolphe Saadé, se trouvaient dans la délégation présidentielle. Une course de vitesse est en train d'avoir lieu. Pour ne pas la perdre, Emmanuel Macron a jugé qu'il fallait prendre des risques.