«Où est passé l'argent? Où sont donc passés les dizaines de milliards d'euros investis par l'Etat dans les lycées?» Le 8 octobre, Daniel Cohn-Bendit posait cette question dans nos colonnes.
Il s'agit de comprendre pourquoi les lycées français souffrent à ce point de problèmes d'enseignants absents, de manque de personnel, de classes surchargées et de bâtiments dégradés. Il ne s'agit pas seulement de savoir combien la France dépense. Mais aussi quelles priorités elle choisit; quels arbitrages budgétaires et fiscaux ont façonné les moyens qui restent aujourd'hui aux services publics. Tout le problème est là.
Certains expliquent la dégradation des services publics français par la priorité accordée aux retraites et à la protection sociale. Le coupable serait-il le système de retraites trop généreux? C'est ce qu'affirme, dans «Le Temps», le directeur de la Banque publique d'investissement (Bpifrance). Or cette affirmation est clairement contestable.
Et les choix fiscaux qui ont été faits?
Avant de désigner les retraites comme responsables, il faut aussi examiner les choix fiscaux – de l'ère Macron, pour commencer – qui ont réduit les moyens de fonctionnement des services publics.
Et là, on trouvera d'autres coupables. Par exemple, la suppression de l'impôt sur la fortune (ISF) par Emmanuel Macron, entrée en vigueur en 2018 et remplacée par l'impôt sur la fortune immobilière (IFI). Pourquoi incriminer en priorité les dépenses de retraite sans évoquer ces milliards auxquels l'Etat a choisi de renoncer? Pour expliquer la dégradation des écoles et d'autres services publics, difficile de faire l'impasse sur ces choix fiscaux qui ont privé l'Etat de ressources considérables, et dont les bénéfices ont été fortement concentrés sur les ménages les plus aisés.
ISF, un manque à gagner estimé à 40 milliards
Sous Macron, les dépenses des retraites ont certes continué d'augmenter, mais leur poids dans le PIB est resté relativement stable entre 2017 et 2025. Surtout, sa réforme des retraites de 2023 (qui est partiellement suspendue depuis septembre) visait précisément à réaliser des économies, en reculant l'âge de départ et en allongeant la durée de cotisation. Si certaines petites pensions ont été revalorisées, on ne peut pas voir dans la politique de Macron une augmentation générale de la générosité du système des retraites.
En revanche, la suppression de l'ISF depuis 2018 a été un véritable cadeau au 1% des foyers les plus aisés, selon les rapports publics, tout en réduisant la capacité financière de l'Etat. La transformation de l'ISF en IFI représente une perte de recettes publiques estimée à 4,5 milliards d'euros par an. Le manque à gagner cumulé pour les finances publiques peut être estimé à près de 40 milliards d'euros, en extrapolant les évaluations de France Stratégie. Un montant considérable, qui donne une dimension soudain plus concrète au débat.
Sous-investissement chronique explicable
A titre d'ordre de grandeur, les 4,5 milliards perdus par année représentent 30% du budget de 14,9 milliards que l'Etat consacre en 2026 à l'enseignement général, technologique et professionnel dans les lycées publics.
Ces 4,5 milliards représentent, en outre, sept fois la principale dotation de 660 millions que l'Etat donne chaque année aux régions, responsables de l'entretien et de la rénovation des lycées. Des milliards qui auraient peut-être pu renforcer le financement de ces rénovations aujourd'hui réclamées par des lycéens à bout.
Or les moyens se sont effrités. Il se trouve que cette dotation de 660 millions est gelée depuis 2008, malgré l'inflation, ce qui fait qu'elle a perdu environ 23% de son pouvoir d'achat en 18 ans. Si elle avait suivi l'inflation, elle se serait élevée à 858 millions en 2025. Si la dégradation des bâtiments trahit une chose, c'est donc un sous-investissement chronique lié à ces choix politiques.
Il faut aussi rappeler qu'en février 2024, Gabriel Attal, alors premier ministre, a annulé 683 millions d'euros de crédits de l'Éducation nationale. Selon la Cour des comptes, les mesures d'économies ont notamment affecté le Pacte enseignant et les heures supplémentaires ponctuelles, utilisées entre autres pour remplacer les enseignants absents.
Arbitrages fiscaux tout sauf anodins
Tout cela ne veut pas dire que le maintien de l'ISF ces 8 dernières années aurait en soi directement permis d'augmenter le budget de l'éducation. Mais ces comparaisons permettent d'illustrer ce qui est donné d'un côté, et ce qui est retiré de l'autre, c'est-à-dire le genre d'arbitrages fiscaux et budgétaires qui ont été faits sur la période Macron.
En d'autres termes, ces 4,5 milliards n'ont évidemment pas été directement retranchés du budget de l'éducation, car le gouvernement peut en théorie emprunter davantage, réduire d'autres dépenses ou augmenter d'autres prélèvements, tout en augmentant le budget scolaire. Mais ce qu'on peut dire, c'est qu'il n'y a pas eu d'autres recettes qui sont venues remplacer le trou creusé par la suppression de l'ISF.
L'érosion évidente des finances publiques vient du fait que le bilan net des décisions fiscales sous Macron est négatif, c'est-à-dire qu'il en résulte un manque à gagner fiscal net, et non un surplus. Aucune mesure de hausse fiscale n'est venue compenser la suppression de l'ISF. Toutes les mesures fiscales qui ont augmenté les recettes (TVA, taxe foncière) ont été compensées négativement par la baisse concomitante d'autres impôts (taxe d'habitation, impôt sur les sociétés, fiscalité du capital).
Ressources non extensibles à l'infini
En général, le poids global des prélèvements obligatoires dans l'économie française a diminué entre 2018 et 2025, selon l'Insee. Au total, les recettes fiscales ont diminué en proportion des dépenses de l'Etat. En outre, l'Etat n'a pas vraiment bénéficié des quelques hausses consenties, comme la TVA ou la taxe foncière, car elles ont été transférées aux collectivités locales. Le Sénat souligne ainsi qu'en 2025, les recettes fiscales nettes de l'État, corrigées de l'inflation, restaient légèrement inférieures à leur niveau de 2017.
Bref, les finances publiques ne sont pas extensibles à l'infini. En renonçant à 4,5 milliards par an avec la suppression de l'ISF, l'Etat s'est privé de ressources qui auraient, entre autres, pu financer les services publics, et notamment la rénovation des lycées et les postes d'enseignants.
C'est un choix de société. Des bâtiments scolaires délabrés ne se rénovent pas avec des discours: leur remise en état nécessite un engagement, qui se traduit par des investissements importants et durables.
Un coût fiscal qui devient politique et social
En somme, il ne faut jamais oublier que les recettes fiscales auxquelles l'Etat renonce font partie de l'équation du financement des services publics. La dégradation de ces derniers ne peut pas être expliquée en se concentrant seulement sur les dépenses sociales et les retraites, et en sortant de l'équation les renoncements fiscaux, qui se trouvent être considérables.
Or comme rappelé par cette analyse, la réforme des retraites de Macron visait plutôt à réaliser des économies, alors que la suppression de l'ISF, elle, a diminué les moyens de financer l'éducation et d'autres politiques publiques. Or les recettes auxquelles l'État a choisi de renoncer ont fatalement eu un coût. Et comme souvent, les coûts, en bout de chaîne, se manifestent finalement dans les rues, bien mieux que dans les rapports: dans des chaises qui manquent, des toilettes inutilisables, et des plafonds qui fuient.