Jacques Moretti libéré
Les Français choqués: l'enquête sur Crans-Montana déraille

Les médias français repartent à l'assaut de la justice valaisanne. Impossible de comprendre la remise en liberté de Jacques Moretti. Pour beaucoup, l'enquête sur la tragédie du 31 décembre est en train de dérailler.
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Emmanuel Macron était présent, le 9 janvier, à la cérémonie d'hommages de Martigny aux côtés du président italien.
Photo: imago/Independent Photo Agency Int.
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Richard WerlyJournaliste Blick

C'est reparti, après quelques jours de silence. Contrairement à la presse italienne qui, depuis le 1er janvier, feuilletonne chaque jour la suite de la tragédie de Crans-Montana, les médias français avaient un peu levé le pied après l'annonce de l'incarcération de Jacques Moretti et la cérémonie d'hommage aux victimes à Martigny, le 9 janvier. Les journalistes d'investigation s'étaient, depuis lors, surtout attachés à démêler l'écheveau complexe des affaires financières du couple propriétaire du «Constellation», et de ses attaches en Corse.

Changement radical d'attitude depuis l'annonce, vendredi 23 janvier, de la libération de Jacques Moretti avec mesures de contrainte et une caution de 200'000 francs. Toutes les chaînes d'information continue ont rebasculé sur la tragédie de Crans-Montana, avec la même interrogation: assiste-t-on à un verrouillage en bonne et due forme de l'enquête, voire à son «sabotage» – mot entendu sur plusieurs plateaux – par une justice valaisanne qui refuse toujours de s'adjoindre les services d'un procureur extraordinaire d'un autre canton? 

La colère des avocats des victimes, en particulier celle de Me Romain Jordan, est sur tous les écrans. «Sur le plan de l’enquête, mes clients relèvent qu’une nouvelle fois, il n’est émis aucune considération sur le risque de collusion et de disparition des preuves, risque qui les inquiète fortement et compromet l’intégrité de l’instruction», a plusieurs fois répété celui-ci. «Comment être certains qu'ils ne vont pas partir?», thématisait, ce samedi, BFM TV à propos du couple mis en cause.

Incompréhension judiciaire

L'incompréhension face aux décisions du ministère public valaisan est alimentée, en France, par trois sujets qui nourrissent tous le même doute: celui d'une volonté de refermer le dossier au plus vite, malgré l'ampleur de la tragédie et ses implications internationales pour le canton du Valais et pour la Suisse. Le rappel de l'ambassadeur italien en Suisse par son gouvernement montre que l'émotion est désormais partagée au plus haut niveau politique à Rome, comme à Paris.

Premier motif d'incompréhension et de colère: la libération de Jacques Moretti pour une caution d'un montant sans commune mesure, vu de France, avec son patrimoine et son passé d'homme d'affaires. 200'000 francs! «Un tel procédé serait impossible ici», rage le site Actu.fr, très suivi pour ses informations locales. Le fait que cet argent ait été versé par un «ami proche» pose aussi la question de ses soutiens. En clair: Jacques Moretti et son épouse, qui se retrouvent ensemble et peuvent donc faire converger leur version des faits, bénéficient-ils en Suisse d'un réseau d'amitiés qui les protège d'une enquête beaucoup plus rude?

Quels délits?

Second motif d'incompréhension: l'absence, à ce stade, d'une requalification des délits reprochés au couple Moretti. Pour l'heure, les infractions qui leur sont reprochées sont l’homicide par négligence, les lésions corporelles graves par négligence et l’incendie par négligence. Ces qualifications n’excluent pas, en droit, une aggravation ultérieure sous la forme du dol éventuel. Cela signifierait que l'incendie est le résultat d'une négligence consciente.

Les exploitants du Constellation auraient perçu le danger créé par leur comportement tout en excluant, pour eux-mêmes, la réalisation du résultat dommageable, et auraient pris le risque conscient que le pire puisse se produire. En France, le fait de causer, «dans les conditions et selon les distinctions prévues à l'article 121-3, par maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement, la mort d'autrui constitue un homicide involontaire puni de trois ans d'emprisonnement et de 45'000 euros d'amende». Le code pénal prévoit en revanche qu'en cas de «violation manifestement délibérée d'une obligation particulière de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement», les peines encourues sont portées à cinq ans d'emprisonnement et à 75'000 euros d'amende. Pour l'heure, la peine maximale encourue en Suisse par les époux Moretti est de trois ans d'emprisonnement.

Émotion médiatique

Troisième colère française, partagée par les médias et les avocats des victimes: le silence du ministère public du canton du Valais. En France, les procureurs de la République organisent, dans le cas de tragédies similaires, des interventions régulières dans la presse, pour tenir les journalistes informés et faire preuve d'une transparence maximale. Ce silence valaisan est dès lors sujet à interprétations, alors que la controverse sur le non-dépaysement de cette affaire – par l'apport d'un procureur extraordinaire dans le cas suisse – est très mal comprise. Peut-on encore faire confiance à l'enquête helvétique pour déterminer les causes, les responsabilités et l'ampleur des négligences, y compris celles des autorités municipales? Vu de ce côté-ci de la frontière, une réponse s'impose de plus en plus, nourrie par le manque d'informations: malheureusement non.

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