Mediapart n'est «pas un site d'information». Le média en ligne cofondé en mars 2008 par Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du Monde, est, pour ses détracteurs, un «site d'investigation à charge», qui déstabilise la classe politique et économique au fil de ses révélations. Ces accusations, qui ne sont pas nouvelles, sont assurées de prendre de l'ampleur en France au fil des prochains rebondissements de ce qui est en train de devenir «l'affaire Bardella». Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN, extrême droite), aurait, selon Mediapart, tenu et écrit des propos antisémites alors qu'il commençait à s'engager en politique, en 2013, à l'âge de 17 ans.
Mediapart, danger pour la démocratie? Ce refrain a été entonné, au fil des années d'existence du site devenu l'un des médias les plus profitables de la presse française en grande difficulté, par tous ceux qui ont été déstabilisés par ses investigations. Nicolas Sarkozy, ancien président de la République, figure en tête de liste. Le 30 novembre prochain, ce dernier connaîtra le jugement de la cour d'appel le concernant dans l'affaire du présumé financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007. Une affaire politico-judiciaire déclenchée à la suite des révélations de Mediapart. En première instance, le 25 septembre 2025, l'ex-chef de l'Etat français a été reconnu coupable d’association de malfaiteurs et condamné à 5 ans de prison. En appel, le parquet a requis 7 ans de prison, 300'000 € d’amende et 5 ans d’inéligibilité.
Jérôme Cahuzac, contraint de démissionner
La liste des accusateurs de Mediapart est longue. Jérôme Cahuzac, l'ancien ministre socialiste du Budget contraint de démissionner en mars 2013, a été poussé à reconnaître l'existence d'un compte bancaire non déclaré à l'étranger après les révélations irréfutables de Mediapart. François Fillon, l'ancien Premier ministre de droite, donné pour favori à l'élection présidentielle de 2017, a reproché à Mediapart et au Canard enchaîné (premier à avoir publié des informations sur les emplois fictifs de son épouse) de fonctionner comme un «tribunal médiatique». Accusations qui n'ont pas empêché la justice de le condamner définitivement, le 17 juin 2025, à quatre ans de prison pour «détournement de fonds publics». On peut citer aussi la milliardaire défunte Liliane Bettencourt, qui avait obtenu le retrait d'enregistrements clandestins ayant confirmé qu'elle était victime «d'abus de faiblesse» de la part de son ex-favori, l'artiste François-Marie Banier, ensuite condamné par la justice.
Au vu de ces révélations, toutes jugées crédibles par la justice qui a ensuite mené des poursuites, pourquoi qualifier Mediapart d'ennemi de la démocratie? Trois raisons l'expliquent dans le débat politique et intellectuel français.
Edwy Plenel, très clivant
La première raison est la personnalité très clivante de son cofondateur Edwy Plenel. L'ancien enquêteur vedette du «Monde» a été qualifié «d'ennemi de la nation» sur la chaîne parlementaire LCP par l'un de ses détracteurs, l'expert en géopolitique Frédéric Encel. Plenel, longtemps militant trotskyste, est, pêle-mêle, accusé d'un parti pris anti-israélien (ce qui est ironique dans le cas Bardella, dont Mediapart révèle des écrits antisémites), pro-palestinien, pro-musulman et anti élites. Ses détracteurs lui reprochent un grave raté éditorial: avoir donné de l'écho aux accusations infondées de pédophilie contre le défunt maire de Toulouse Dominique Baudis en 2003. Edwy Plenel n'est toutefois plus le patron de Mediapart. Il en a quitté la présidence en 2024.
La seconde raison de cette charge contre Mediapart est le soupçon de collusion entre ce site d'information et La France insoumise (LFI, gauche radicale). C'est un refrain que l'extrême droite entonne ces jours-ci, en accusant le parti de Jean-Luc Mélenchon de vouloir faire oublier les accusations d'antisémitisme dont il est l'objet, avec les révélations des écrits de Jordan Bardella. Problème: que dire alors des affaires révélées par Mediapart sur LFI? Le média a publié plusieurs enquêtes très critiques sur le financement de la campagne présidentielle de 2017 du leader de LFI. Avec, dans son viseur, Sophia Chikirou, aujourd'hui députée, accusée d'escroquerie. L'intéressée est, pour rappel, la compagne de Jean-Luc Mélenchon.
Les méthodes des enquêteurs de Mediapart
Troisième motif de cette campagne anti-Mediapart: les méthodes de ses enquêteurs, dirigés par le journaliste Fabrice Arfi, qui vient d'annoncer à la télévision française d'autres parutions prochaines sur Jordan Bardella. La personnalité politique la plus en pointe sur ce plan est Marine Le Pen, la candidate du RN à la présidentielle de 2027. Celle-ci a engagé une procédure contre Mediapart et Edwy Plenel dès 2011, alors que son parti était encore le Front national. Elle a plusieurs fois annoncé des poursuites et mis en cause la crédibilité des enquêtes du média. Sa réaction à la nouvelle affaire Bardella a été conforme aux précédentes: «Les révélations de Mediapart, permettez-moi de les mettre en doute», a-t-elle déclaré, parlant de «faux», d'une «manip» et d'une «barbouzerie».
Cela fait-il de Mediapart un «ennemi de la démocratie», qui tirerait profit de ses opérations de déstabilisation du personnel politique? Une enquête de la revue «Les Cahiers du journalisme», publiée en 2018, après examen de plusieurs milliers d'articles de Mediapart, concluait pour sa part que le site «cherche à promouvoir un journalisme approfondi et enrichi en valorisant l’enquête et la dénonciation des écarts des milieux dirigeants». Avec pour volonté «d'exercer une fonction de surveillance des pouvoirs».