En bref
- La présidentielle française de 2027 pourrait se dérouler dans un climat politique tendu, marqué par une possible hausse des violences. L'histoire récente montre une augmentation des agressions politiques, doublées sur les dix dernières années, et une intensification des affrontements entre groupes militants, multipliés par cinq. Les violences politiques en France ne datent pas d'hier : 515 attentats de l'OAS entre 1961 et 1962, 1,5 million de manifestants pacifiques en 2002, et 143 interpellations à Paris après le premier tour de 2017.
- Une enquête Ipsos de septembre 2026 révèle que 59 % des Français ressentent de l'inquiétude et 30 % de la colère à l'approche de 2027. Par ailleurs, 81 % des sondés ont récemment jugé le gouvernement responsable des violences d'octobre 2026, qui ont marqué l'opinion publique.
La démocratie peut-elle, en France, céder le pas à la violence politique? La question n'est plus du tout théorique après un nouveau samedi de manifestations, qui a réuni quelque 400'000 protestataires dans les rues des grandes villes du pays, selon les autorités.
Cette fois, les pillages et la casse n'ont pas été au rendez-vous, contrairement à la triste journée du 17 octobre, marquée par l'incendie de la mairie de Limoges ou celui de l'Office du tourisme de Lyon, et par près de 3000 magasins saccagés. Mais à quel prix? A Orléans, la ville où le Rassemblement national (RN, droite nationale populiste) tient son XIXe congrès, tout le centre-ville s'était barricadé pour éviter un affrontement avec la gauche, venue défiler en nombre. Aucun commerce n'était resté ouvert. Un contexte bien peu favorable à un débat politique normal.
Les scénarios des experts
Trois inquiétudes alimentent les scénarios du pire que moulinent les experts des violences sociales et politiques, sans cesse consultés depuis le début du mouvement de colère des lycéens à la fin septembre. Lequel a mis le feu aux poudres et entraîné une forme de convergence des luttes, puisque les anciens «Gilets jaunes» sont désormais remobilisés. Après le 17 et le 24 octobre, un acte III de la colère est d'ailleurs programmé pour samedi prochain, selon Benjamin Ball, coordinateur du site www.17octobregiletjaune.net. Un sit-in est prévu, ce jour-là, partout en France, devant les mairies et, à Paris, devant l'Assemblée nationale.
Première inquiétude, agitée par le gouvernement depuis les assauts du 17 octobre contre les bâtiments publics et les symboles de l'Etat ou du capitalisme: le ciblage de la France par l'ultragauche européenne. Sylvain Boulouque, historien du communisme et de l'anarchisme, estime que le pays est aujourd'hui «dans le viseur de cette mouvance». Cela correspond aux accusations de la police, qui pointe du doigt la présence de «black blocs» européens, y compris suisses. Mais l'ultragauche française est la première visée. A Limoges, deux de ses activistes ont été interpellés pour l'incendie de la mairie.
Radicalité politique
Seconde inquiétude: la radicalité politique de plus en plus validée par les sondages. La dernière enquête de l'institut Ipsos sur les intentions de vote au premier tour, le 18 avril 2027, confirme le duel attendu entre Marine Le Pen (entre 33,5 et 36%) et Jean-Luc Mélenchon (entre 13 et 16%). La candidate du RN se retrouverait donc au second tour face à celui de La France insoumise (LFI, gauche radicale). Toujours selon Ipsos, elle l'emporterait avec 68% des voix. Mais à quoi ressemblerait la campagne de l'entre-deux-tours, puis le lendemain de l'élection, le 2 mai 2027? Preuve de l'inquiétude ambiante, plusieurs hebdomadaires français, dont «Le Point», «Valeurs actuelles» (tous deux classés à droite) ou «Marianne» (plus à gauche), titraient ces jours-ci sur le risque de «guerre civile».
Troisième inquiétude: Emmanuel Macron. Dans l'enquête Ipsos, 12% seulement des personnes interrogées jugent que le président sortant a eu la bonne attitude face aux événements du 17 octobre. Plus grave encore, 81% estiment que le gouvernement de Sébastien Lecornu est responsable, parce qu'il «n'a pas suffisamment répondu aux préoccupations des Français». Or, Macron a le dos au mur. Il ne peut pas se représenter pour un troisième mandat. Les caisses de l'Etat sont vides. Son grand débat national, lancé en janvier 2019 pour calmer les «gilets jaunes», est resté lettre morte. Son impopularité approche celle de son prédécesseur François Hollande, qui avait choisi de ne pas se représenter en décembre 2016. Mathieu Souquière est l'auteur du livre «Casser la vague – Et si l'on s'y prenait autrement pour faire reculer l'extrême droite?» (Ed. de l'Aube). Son verdict: «Macron est un irritant majeur. La droite et la gauche radicale réclament sa démission. Il attise, jusque-là, les incendies».
La colère, grande gagnante
Quelle forme pourrait prendre cette violence durant la campagne? L'hypothèse souvent citée est celle de manifestations qui dégénéreraient. Une habitude dans l'histoire de France, selon Sylvain Boulouque: «On oublie à quel point les protestations furent violentes sous la Troisième et la Quatrième République. Le pays est habitué à des éruptions de rage», dit-il. Depuis le retour au pouvoir du général de Gaulle en 1958, la France a connu des élections présidentielles organisées dans des contextes extrêmement violents: la guerre d'Algérie, les attentats de l'OAS, les affrontements politiques des années 1960 et 1970, les émeutes de 2002 après la qualification de Jean-Marie Le Pen, puis les manifestations parfois violentes de 2017 et 2022. Preuve de ces tensions, les menaces et outrages ne cessent d'augmenter. En 2025, ils représentaient 68% des faits de violence contre les élus (contre 9% pour les violences physiques et 8% pour les destructions ou dégradations).
Chiffres intéressants: 33% des Français seulement, selon Ipsos, ont ressenti de la honte après les émeutes et les pillages du 17 octobre. 20% ont ressenti de la tristesse. 58%, en revanche, estiment que ces événements ont augmenté leur «colère».