Elle promet une ville heureuse
Sarah Knafo veut conquérir Paris par la face Suisse

Et si Sarah Knafo était, demain, candidate à la présidentielle française? Pour l'heure, l'eurodéputée du parti d'Eric Zemmour secoue Paris avant les municipales des 15 et 22 mars. Son credo? Gouverner la capitale de son pays à la manière Suisse!
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«Une ville heureuse»: tel est le slogan de Sarah Knafo pour les municipales des 15 et 22 mars à Paris.
Photo: AFP
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Richard WerlyJournaliste Blick

La scène se passe avant Noël. Ce 9 décembre 2025, le Tout-Paris des médias s’assemble dans la tour du géant hôtelier Accor, au Press Club de France, proche des principaux QG télévisuels (TF1, France 24, BFM TV et France Info TV sont à proximité), pour assister à la remise du Prix de l’humour en politique.

Menu connu: tous les douze mois, un parlementaire ou un ministre français se voit récompensé pour une sortie verbale particulièrement drôle. Ce 9 décembre 2025, l’homme qui sort vainqueur est le roi des politiciens sur YouTube: le sénateur de centre droit de l’Allier Claude Malhuret, dont les diatribes enflammées contre les Gilets jaunes, Vladimir Poutine ou le leader de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon font les délices des amateurs de bons mots et de salves impitoyables. Mais la reine des premiers rangs VIP est celle qui, à ce moment-là, s’apprête à se lancer dans la bataille pour la mairie de Paris: Sarah Knafo.

Le prix des bons comptes

L’intéressée n’est d’ailleurs pas venue pour rien. Cette trentenaire (elle est née le 24 avril 1993), diplômée de l’ex-École nationale d’administration (ENA) et magistrate à la Cour des comptes, repart justement ce soir-là avec… le «prix des bons comptes». Motif? Son acharnement à dénoncer la gabegie des finances publiques françaises, dans un pays où la dette approche désormais les 120% du PIB, soit le double de celle de la Suisse!

Surprise: entre deux salutations à des personnalités de droite comme de gauche, celle qui s’est fait élire députée européenne en juin 2024 sur la liste du parti Reconquête d’Éric Zemmour prend le temps de nous répondre. Notre sésame? Représenter «L’Illustré» et «Blick», deux médias helvétiques. «Si seulement nos dirigeants allaient faire un stage en Suisse! rigole-t-elle. Je crois d’ailleurs que ce serait impossible: ils ne passeraient pas le premier test d’évaluation sur leurs compétences financières et budgétaires.»

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Rires. Blagues à l’appui. Sarah Knafo mijote, depuis, sa cuisine politique à la sauce helvète. Avec dans sa besace de bons sondages (entre 12 et 14% des voix au premier tour) et deux cibles de prédilection: les finances désastreuses de son pays, bien sûr, mais surtout la faillite de cette capitale qu’elle veut aujourd’hui conquérir à l’issue des élections municipales des 15 et 22 mars: Paris. «Je gouvernerai Paris comme la Suisse, à coups de référendums et de mesures drastiques d’économies», assène-t-elle dès son entrée dans l’arène des élections municipales, le 7 janvier 2026, au journal de 20 heures de TF1.

La Suisse, mais pourquoi? Un trait d’humour, un cliché politique ou une vraie connaissance des arcanes budgétaires de la Confédération et des cantons? «La Suisse est bien gérée, et les Suisses ont leur mot à dire sur ce que font leurs dirigeants à tous les niveaux», argumentait-elle devant nous, lors de cette fameuse réception à la tour Accor. «Pourquoi devrais-je me priver de cet exemple qui est à nos portes?» Elle est, depuis, allée plus loin : elle a promis un voyage d’étude à ses futurs élus si elle l’emporte et remplace la socialiste Anne Hidalgo (2014-2024). En Suisse, bien entendu.

Une ville heureuse

Paris est une fête. Cette affirmation est due à un auteur célèbre: le journaliste-écrivain Ernest Hemingway, dont le principal fait d’armes fut, à la Libération de la capitale en août 1944, de se précipiter au bar du Ritz, l’hôtel de luxe inauguré le 1er juin 1898 par son directeur valaisan César Ritz, roi helvétique de l’hospitalité européenne à son époque. Or Sarah Knafo veut faire de cette élection municipale une fête, bien éloignée de son image de politicienne de la droite radicale, égérie du parti d’Éric Zemmour et dénonciatrice zélée du présumé «grand remplacement» de la population française par les immigrés.

La preuve? Son slogan «Une ville heureuse», inspiré, disent ses détracteurs, de la campagne à succès du nouveau maire (socialiste et musulman) de New York, Zohran Mamdani. Autre preuve: le choix de ses colistiers dans les vingt arrondissements parisiens, comme la chanteuse Koxie, auteure d’un tube dans les années 2000, qui vient de la rejoindre. Logique: Sarah Knafo aime danser. Et chanter.

On la retrouve le 18 janvier, avenue Daumesnil, près de la gare de Lyon, sanctuaire des TGV Lyria pour la Suisse. Les premiers sondages lui accordent 14% des suffrages. Knafo arrête les voitures, avec sa reconnaissable écharpe jaune, sa marque électorale. La couleur, nous dit-elle, «de la lumière et de la gaieté». «Elle aime briller, elle est incontournable dans une soirée. Elle sourit tout le temps», jugeait, dans un portrait publié fin janvier, le magazine féminin «Elle». Une métamorphose opérée en moins de deux ans, juste après la présidentielle de 2022 et le score (décevant pour eux deux) de 7,07% pour celui qui est à la fois sa boussole, son tremplin et son compagnon dans la vie: l’ex-journaliste Éric Zemmour.

Génération post-secret bancaire

Pourquoi la Suisse? C’est là qu’au fond, tout se précise. Loin des clichés. Mais très révélateur sur le fond. De confession juive, éduquée dans une école privée de l’Alliance israélite universelle, Sarah Knafo ne connaît guère la Confédération et ses pratiques politiques très protestantes. Elle a vite compris, en revanche, pourquoi la spécificité helvétique plaît tant en France. Une affaire de génération: «Zemmour est gêné aux entournures car il est, à 67 ans, d’une génération pour laquelle la Suisse rimait en France avec paradis fiscal, secret bancaire ou même fonds juifs en déshérence», estime le politologue et historien Jean Garrigues, auteur de «Les avocats de la République» (éd. Odile Jacob). En gros, la Suisse avait mauvaise réputation.

Sarah Knafo, elle, a réussi son concours d’entrée à l’ENA en 2017, l’année de la mise en place de l’échange automatique d’informations bancaires. En 2020, l’une de ses premières missions à la Cour des comptes porte sur le contrôle budgétaire en Europe. Sur Internet, Knafo clique sur le rapport annuel du Contrôle fédéral des finances et sur l’une de ses premières phrases: «Pour l’année 2019, le compte de résultats de la Confédération affiche un excédent de 5,9 milliards de francs. C’est le meilleur résultat d’une décennie durant laquelle la Confédération a dégagé près de 29 milliards d’excédents (…) Depuis trois ans, la santé des comptes fédéraux est réjouissante.» Un choc dont elle se souvient: «Si les Français savaient cela, eux qui vivent dans un pays qui accumule les déficits budgétaires depuis 1974 ! C’est une bombe», nous lâche-t-elle sur le trottoir de l’avenue Daumesnil.

Rendre Paris plus suisse

Sarah Knafo ne compte bien sûr pas seulement sur la réputation financière helvétique pour triompher à Paris. Et peut-être — qui sait? — pour se lancer dans la course à la présidentielle en mai 2027, même si le candidat naturel de «Reconquête» est évidemment Éric Zemmour, dont elle dirigea la campagne il y a cinq ans.

Son credo suisse va au-delà: consultations régulières des Parisiens, propreté urbaine, sécurité surtout. Sa «ville heureuse» sera celle de l’ordre, promet la politicienne classée à l’extrême droite, toujours disponible pour participer aux manifestations des syndicats de policiers. Sauf que le budget est son arme fatale. Avec ses 2,1 millions d’habitants, la capitale française est un paquebot bureaucratique naufragé. Sa dette dépassera les dix milliards d’euros en 2026 (Genève, avec ses deux milliards de francs de dette pour 200'000 habitants, mérite aussi un carton rouge écarlate). Son personnel atteint 55'000 agents municipaux. Les chiffres comptent beaucoup. Or, sur ce plan, aucun de ses adversaires n’a sa crédibilité.

Ses adversaires, justement. Sarah Knafo les fusille chacun d’une formule assassine. Emmanuel Grégoire, le socialiste, premier adjoint sortant et héritier d’Anne Hidalgo? «Son programme est bidon. C’est sur son bilan désastreux qu’il sera jugé.» Sonia Chikirou, la candidate de «La France insoumise» (gauche radicale) qu’elle dépasse dans les sondages? «Une obsédée des impôts qui va laisser Paris être submergée par les migrants.» Pierre-Yves Bournazel, le centriste? «Il me reproche d’être la candidate de la Star Academy, mais lui est invisible.» Knafo retient en revanche ses coups contre celle qui, peut-être, lui ouvrira les portes du pouvoir parisien au second tour, dans le cadre d’une alliance des droites qu’elle préconise aussi — comme Zemmour — au niveau national: Rachida Dati, la redoutable ministre de la Culture, enracinée dans son très ministériel 7e arrondissement, dont elle est la maire depuis 2008. Elle s’est même dite «prête» à travailler avec elle.

Une preuve de culot

Retour en Suisse. Sarah Knafo, en prenant le modèle helvétique en exemple, fait-elle autre chose que la démonstration de son « culot, de sa propension aux coups de com et au réseautage », comme l’écrit «L’Express»? Lors des sessions du Parlement européen, où elle est assidue comme vice-présidente du groupe «Europe des Nations souveraines», l’ancienne magistrate de la Cour des comptes (elle a dû la quitter en septembre 2021, en raison de ses activités politiques) a plusieurs fois interrogé l’eurodéputé macroniste Christoph Grudler, l’un des meilleurs connaisseurs des relations Suisse-UE. La comparaison entre elle et Marion Maréchal-Le Pen, l’ancienne tête de liste de «Reconquête», repartie dans le giron familial du Rassemblement national, est aussi à son avantage. «Démagogue, certes, mais sympa et bosseuse», nous confiait en 2025 un autre eurodéputé pro-Macron, Bernard Guetta.

Sarah Knafo a en fait un modèle qu’elle évoque peu en France: la patronne du parti d’extrême droite allemand AfD, Alice Weidel, connue pour vivre en Suisse avec son épouse d’origine sri-lankaise. Or l’AfD a longtemps nourri la polémique pour garder en son sein des néo-nazis. «Une telle affiliation politique est-elle compatible avec Paris, la Ville Lumière, la ville qui a offert au monde une Déclaration universelle des droits de l’homme?» juge dans une tribune Patrick Pilcer, un partisan de Rachida Dati.

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Plus grave selon lui: «Son absence de condamnation claire des propos révisionnistes de son concubin, Éric Zemmour, sur le maréchal Pétain interroge. À Paris, ville symbole de mémoire et de vigilance, il est impossible de laisser passer une telle tolérance.» L’exemple helvétique, là aussi, pourrait toutefois servir à Sarah Knafo: le 26 avril 1945, c’est en Suisse, à Vallorbe, que le maréchal Pétain se vit refuser l’exil et être remis aux autorités de la France libre.

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