Il y a pensé. Il a bien songé à démissionner pour ramener le calme dans les rues des grandes villes françaises assiégées par les émeutiers, samedi 17 octobre. Même si cela ne lui ressemble pas, et si le palais de l'Elysée dément fermement, Emmanuel Macron aurait bien envisagé de quitter le pouvoir brutalement, avant la prochaine élection présidentielle d'avril-mai 2027. La scène s'est déroulée à l'Elysée, dimanche soir, alors que les pillages reprenaient dans Paris, dans le quartier commerçant des Halles.
Deux hypothèses politiques dramatiques se sont retrouvées sur la table, lors des échanges avec le Premier ministre Sébastien Lecornu: un départ anticipé ou l'instauration par décret de l'état d'urgence, qui aurait immédiatement placé le pays sous le contrôle total de la police et autorisé le déploiement de l'armée.
Déstabilisation au sommet
Cette démission, Emmanuel Macron y a finalement renoncé car elle aurait entraîné, selon lui, une déstabilisation maximale de l'appareil d'Etat, avec pour conséquence immédiate de permettre à ses principaux adversaires politiques de crier victoire. «Macron démission, c'est le slogan de La France insoumise (LFI, gauche radicale), accusée par le pouvoir de 'bordéliser' le pays», juge une ancienne conseillère présidentielle. «Vous imaginez Jean-Luc Mélenchon dire à la TV: 'Nous avons eu la peau de Macron?' C'était impossible.»
Le deuxième parti qui aurait empoché la mise en cas de démission aurait été le Rassemblement national (RN, droite nationale populiste), qui caracole déjà en tête de tous les sondages. Sa candidate à l'Elysée pour la quatrième fois consécutive, Marine Le Pen, est créditée de 38 à 40% des intentions de vote au premier tour, le 18 avril 2027. Ironie des circonstances: l'intervention télévisée de cette dernière, juste avant celle de Macron dimanche soir, ressemblait à une allocution présidentielle, avec un drapeau tricolore en arrière-plan.
Le scénario de Gaulle
Sur le plan institutionnel, que se passe-t-il lorsqu'un président français démissionne avant la fin de son mandat, comme l'avait fait le général de Gaulle le 28 avril 1969, après la victoire du «non» au référendum de réorganisation de l'Etat qu'il avait voulu proposer aux électeurs? La procédure est prévue par l'article 7 de la Constitution de 1958. La démission du président, qui n'a pas besoin d'obtenir l'accord du Parlement, est effective immédiatement et le président du Sénat assure l'intérim (si celui-ci est empêché, l'intérim revient au gouvernement). Une nouvelle élection présidentielle doit ensuite être organisée entre 20 et 35 jours après le changement de titulaire de la fonction. Les Français élisent alors un nouveau président au suffrage universel direct pour un nouveau mandat de cinq ans.
Point important: le fait de démissionner n'aurait pas permis à Emmanuel Macron de se représenter, puisqu'il a déjà effectué deux mandats consécutifs, limite prévue par la Constitution depuis une réforme au début des années 2000, aujourd'hui très critiquée. Si cela devait intervenir, ce qui est encore possible en cas d'aggravation de la crise – un nouvel appel national à manifester est prévu samedi 24 octobre –, l'actuelle campagne présidentielle se déroulerait donc en accéléré. La favorite serait Marine Le Pen avec, loin derrière elle dans les sondages, Jean-Luc Mélenchon (environ 16 à 18% des intentions de vote). Il est très probable que la pression serait maximale pour qu'un des deux candidats du centre, Gabriel Attal et Edouard Philippe (tous deux anciens Premiers ministres de Macron), se retire d'emblée. La gauche sociale-démocrate maintiendrait le vainqueur de sa primaire, Raphaël Glucksmann.
Mettre un terme à la crise
Cette démission mettrait-elle un terme à la crise ? Rien n'est moins sûr. «Elle pourrait même l'aggraver. L'idée d'une vacance du pouvoir s'installerait», juge l'éditorialiste politique Arlette Chabot, invitée de notre prochain podcast Républick. Pour l'heure, seules les deux formations politiques les plus radicales ont demandé le départ du président. Le RN l'a fait par la voix de son jeune président Jordan Bardella. «Qu'il demande pardon et qu'il s'en aille», a déclaré ce dernier en invoquant l'incapacité de l'Etat à protéger les Français, l'échec du maintien de l'ordre et la responsabilité politique du président dans la dégradation de la situation. Le RN a d'ailleurs refusé de répondre à l'invitation lancée par le Premier ministre, à la demande du président, aux partis politiques.
Le second à brandir la démission comme solution est Jean-Luc Mélenchon, lui aussi candidat pour la quatrième fois à la présidentielle. Son mouvement, LFI, considère que le président est responsable du blocage institutionnel et qu'une nouvelle élection présidentielle permettrait de redonner la parole aux électeurs.
Mais d'autres voix évoquent ouvertement ce scénario, comme le maire de Nice Eric Ciotti, confronté, dans sa ville méridionale, à des émeutes de grande ampleur. Rappel important: l'ancien Premier ministre Edouard Philippe avait, lui, déjà appelé à une démission anticipée du président en 2025, dans le contexte de la crise gouvernementale, à la suite de la chute consécutive de deux gouvernements renversés par l'Assemblée nationale. Il avait, à l'époque, été sévèrement critiqué à l'Elysée. «Son raisonnement était institutionnel, note Le Monde: une présidence affaiblie, un gouvernement exposé à l'instabilité et une autorité politique contestée peuvent empêcher la conduite de réformes ou la résolution des crises.» L'hypothèse reste donc toujours crédible.