La Suisse est depuis longtemps trop petite pour UBS. Pour le géant bancaire et son patron Sergio Ermotti, l’avenir se joue ailleurs, et surtout aux Etats-Unis. La banque aux trois clés vient d'ailleurs d’y franchir une étape cruciale en obtenant une licence bancaire complète, lui permettant d’opérer comme n'importe quel établissement local sur tout le territoire américain.
Mais voilà que le Conseil fédéral veut, avec la révision de la loi sur les banques, également appelée «Lex UBS», que la banque couvre à l'avenir entièrement ses filiales étrangères avec des fonds propres durs.
Forcément, l'idée fait grincer des dents dans les hautes sphères d'UBS. Ce durcissement tombe d'autant plus mal que Donald Trump a lancé un vaste plan de dérégulation du secteur bancaire. Les premiers allégements sont déjà en vigueur et les points centraux comme un ratio de fonds propres plus faible devraient suivre d'ici début 2027. Par ailleurs, les autorités de surveillance verront leur pouvoir limité et leurs effectifs drastiquement réduits.
En d'autres termes: la voie est libre pour la concurrence américaine, pendant que les autorités suisses mettent des bâtons dans les roues de leur géant national. Les nouvelles réglementations signifient des coûts en capital plus élevés pour UBS et rendraient plus difficile une croissance démesurée à l'étranger.
Après les assouplissements, la crise
L’histoire a pourtant tendance à se répéter. On s’en souvient: la crise de 2007 et le séisme de la Silicon Valley Bank en 2023 avaient été précédés d'une phase de dérégulation. C'est pourquoi Marc Chesney voit d'un œil extrêmement critique l'évolution actuelle aux Etats-Unis. «Trump fait tout pour provoquer la prochaine crise», déclare le professeur émérite de mathématiques financières à l'Université de Zurich. «Les ingrédients de la prochaine crise aiguë sont là, la seule question est de savoir quand elle arrivera.»
En dérégulant, le gouvernement américain veut stimuler la croissance économique pour éponger sa dette colossale. Selon le cabinet Alvarez & Marsal, cette dérégulation pourrait libérer près de 2600 milliards de dollars de capacité de crédit pour les banques américaines.
Risques croissants aux Etats-Unis
Pour gagner des parts de marché aux USA, UBS devra se montrer plus agressive que ses rivales, notamment via des taux et des conditions avantageuses. C’est là que le bât blesse pour Marc Chesney. UBS bénéficie d'une garantie étatique implicite et gratuite. «Cela l'incite à prendre de plus grands risques pour une croissance plus élevée. Et si ça tourne mal, c'est le contribuable suisse qui en paiera le prix.»
Le scénario rappelle de mauvais souvenirs: en 2008, UBS avait frôlé la faillite après avoir spéculé sur des crédits hypothécaires «subprimes» aux Etats-Unis. A l'époque, c'est l'Etat qui avait dû intervenir pour sauver la mise. Sergio Ermotti, revenu aux commandes en 2011 jusqu'en 2020, avait alors réussi à remettre la banque sur les rails.
Mais entre-temps, un cocktail dangereux s'est à nouveau préparé dans le secteur financier américain, analyse Marc Chesney: «C'est le Far West, où les profits élevés attirent, mais où les risques sont aussi les plus grands.» C'est surtout dans le secteur du «shadow banking», moins réglementé, que les dangers menacent.
C'est par lui que transitent notamment d'énormes volumes d'affaires dans le domaine du crédit privé. De grands fonds accordent des crédits à des entreprises privées. Les fonds reçoivent à leur tour des crédits de la part des banques, afin de disposer d'un levier supplémentaire. «UBS est également active dans ce domaine», critique l'expert.
Les bonus comme accélérateurs
Aux Etats-Unis, la machine semble s'emballer de nouveau. Selon l'agence de presse Reuters, des banques proposent désormais des paris sur le défaut de paiement de ces fameux crédits privés. Cela fait ressurgir les souvenirs des pratiques d'avant la crise financière. Les experts s’inquiètent également du volume colossal de crédits hypothécaires titrisés dans l’immobilier commercial, où les risques de faillite sont élevés, sans oublier le secteur des cryptomonnaies, désormais totalement dérégulé.
«Les banquiers et leurs dirigeants s'apprêtent à empocher des bonus gigantesques pour ces opérations risquées», explique Marc Chesney. Pour lui, ce système de rémunération agit comme un véritable accélérateur d'incendie sur la route d'une prochaine crise mondiale.
Reste une question de taille: UBS saura-t-elle rester fidèle à son cœur de métier, la gestion de fortune pour clients fortunés, ou se laissera-t-elle aspirer par cette spirale spéculative? Le prochain séisme bancaire servira de test de vérité, et ce même si le Parlement suisse venait à édulcorer la future «Lex UBS».